Vers un nouveau rapport de force entre employeur et employé

Paru le 23 février 2026

Communiqué - Depuis 2023, le ralentissement économique et l'immigration accrue  ont intensifié la compétition entre les travailleurs, favorisant ainsi les employeurs sur le marché  de l’emploi. Malgré les tensions commerciales et l’incertitude, le Québec a tout de même évité les mises à pied massives et une précarisation plus marquée des travailleurs en 2025. 

C’est  notamment ce que révèle la 10e édition du bilan de l'emploi publié par l'Institut du  Québec. Un renversement des forces est toutefois anticipé pour les années à venir : le déclin du  nombre de personnes en âge de travailler pourrait bien faire basculer le pouvoir du côté des travailleurs au Québec.

Les tarifs américains : pas de catastrophe pour l’emploi 

Malgré la guerre tarifaire, l’impact sur l’emploi en 2025 s’est avéré pour l’ensemble du Québec  bien moins grave qu’anticipé. Tout comme les années précédentes, les candidats sont demeurés  plus nombreux sur le marché du travail que les postes à pourvoir (ratio de 2,5).

Même le niveau  d’emploi du secteur manufacturier québécois, pourtant principal exportateur vers les États-Unis, est resté stable (+0,4 %) entre décembre 2024 et décembre 2025. En revanche, certains secteurs économiques plus dépendants du marché américain – notamment, la fabrication de vêtements,  le forestier et le cinéma – en ont davantage fait les frais : l’emploi y a chuté de 5,1 %.  

« Cette relative résilience s'explique par des tarifs moins élevés que prévu et une diversification des marchés pour certains exportateurs, mais surtout par une réticence des employeurs à  licencier dans un contexte où des pénuries de main-d’œuvre persistent dans certaines régions,  explique Emna Braham, présidente-directrice générale de l’IDQ. Malgré un repli observé depuis  la pandémie, le marché du travail québécois reste le plus tendu au Canada, avec à peine un  chômeur par poste vacant dans des régions comme l'Abitibi-Témiscamingue. Si bien qu’à ce jour, seulement 0,1 % des manufacturiers québécois prévoient recourir aux licenciements en réponse  aux tarifs américains. » 

Un point de bascule démographique 

Si l’économie du Québec subit les contrecoups de la guerre commerciale, son marché de l'emploi  est toutefois surtout façonné par sa démographie en déclin. Ainsi, les politiques d'immigration  plus restrictives et le vieillissement de la population y ont limité la croissance du bassin de  travailleurs à seulement + 30 600 personnes entre décembre 2024 et décembre 2025. C'est  d’ailleurs ce qui explique pourquoi même une création d'emplois plutôt modeste (+ 3,1 % dans le  secteur public, - 0,2 % dans le secteur privé) a malgré tout permis de stabiliser le taux de  chômage, demeuré quasi inchangé entre décembre 2024 (5,5 %) et décembre 2025 (5,3 %). 

Un phénomène qui s'intensifiera par ailleurs entre 2026 et 2029 : la population en âge de  travailler déclinera alors pour la première fois au Québec depuis plus d’un siècle. Ce recul  historique pourrait faire basculer le rapport de force en faveur des travailleurs qui se feront plus  rares. 

« Si bien qu’au cours des prochaines années, même une création d'emplois modeste pourrait suffire à maintenir un taux d'emploi stable, précise Emna Braham, c’est dire à quel point  la création d'emplois n’est définitivement plus un indicateur de vigueur économique. »

L’IA n’a pas (encore) remplacé les travailleurs 

En 2025, l'Intelligence artificielle (IA) continuait d'inquiéter : remplacera-t-elle les travailleurs et  réduira-t-elle leur pouvoir de négociation? Les données suggèrent que les jeunes pourraient être  particulièrement vulnérables. Par exemple, dans le secteur des technologies de l’information – où  de nombreuses tâches sont susceptibles d'être automatisées – le nombre d’emplois occupés par  les moins de 30 ans a chuté de 10 500 postes depuis l’arrivée de ChatGPT en novembre 2022,  alors qu'il a augmenté chez les travailleurs expérimentés.  

« Cependant, comme l'intégration accrue de l'IA a coïncidé avec d'autres phénomènes tels que  le ralentissement économique ou encore l'abolition des crédits d'impôts pour l’industrie des jeux  vidéo, difficile de n’imputer qu’à l'IA cette plus grande difficulté qu’éprouvent actuellement les  jeunes à se trouver un emploi, nuance Anthony Migneault, économiste principal. En revanche,  des enquêtes sur les intentions des entreprises face à l’IA laissent présager certains  bouleversements. Notamment, les secteurs de l'information et de la culture (télécommunications,  édition, cinéma) se disent fortement intéressés à adopter l'IA et à automatiser les tâches  humaines. En parallèle, bien que les services professionnels (gestion, comptabilité, architecture)  manifestent un vif intérêt pour l'IA, ils n’ont pas pour autant l'intention de supprimer des postes. » 

À l’autre bout du spectre, d’autres domaines comme l'hébergement, la restauration et la  construction ne témoignent pas d'un grand intérêt envers l'automatisation. Ces secteurs, qui  embauchent près d'un travailleur québécois sur deux, semblent pour l'instant largement  préservés de cette transformation. 

Tensions sociales en hausse 

Bien que le marché de l'emploi semble avoir davantage favorisé les employeurs que les  travailleurs au cours de l’année 2025, les salaires ont tout de même progressé plus vite que  l'inflation, indiquant que les employés ont néanmoins conservé un certain pouvoir de négociation. Cette hausse a été beaucoup plus marquée dans le secteur public (+7,5 % entre décembre 2024  et décembre 2025) que dans le secteur privé (+3,6 %), reflétant un certain effet de rattrapage :  après avoir accusé un retard sur l'inflation jusqu'à la fin 2024, les salaires dans le secteur public ont bondi en 2025 avec l'entrée en vigueur de nouvelles conventions collectives. 

Ces ajustements ont généré d'importantes tensions sociales se traduisant par 1,3 million de jours personnes perdus en arrêts de travail en 2025, principalement dans le secteur public (67 %). « Ces différends s'expliquent en partie par un décalage entre les attentes des diverses parties,  soutient Emna Braham. D’un côté, les employés réclament un rattrapage face à l'inflation et une  amélioration de leurs conditions de travail. De l’autre, les employeurs du secteur privé voient ainsi  leurs coûts d'exploitation exploser sans nécessairement gagner en productivité alors que le  secteur public doit sérieusement freiner les dépenses pour rectifier les dépassements budgétaires  des dernières années. »

Image par Peter H de Pixabay

 

Catégorie : Monde du travail