Intelligence artificielle et travail : une transformation qui dépasse largement la technologie

Par Martine Rioux

Paru le 22 mai 2026

L’intelligence artificielle transforme le monde du travail, et elle suscite à la fois espoirs et inquiétudes. Le plus récent rapport de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (OBVIA), publié en avril 2026, propose un éclairage nuancé sur ces transformations, en s’intéressant notamment à l’axe Industrie 4.0, travail et emploi.

Le rapport souligne qu’« aujourd’hui, il est évident que les organisations traversent une phase de mutation profonde », souvent associée à la quatrième révolution industrielle, voire à une cinquième ou même une sixième révolution industrielle. De fait, l’IA ne se développe pas de façon isolée. Elle s’inscrit dans un ensemble beaucoup plus vaste de technologies déjà présentes dans les organisations : Internet, mégadonnées, infonuagique, automatisation, robotisation ou logiciels de gestion. Ces transformations poussent les entreprises à revoir leurs pratiques. 

La peur du remplacement… mais une réalité plus nuancée

La question de la disparition des emplois demeure omniprésente dans les débats entourant l’intelligence artificielle. Certaines données alimentent ces inquiétudes. Selon l’Institut de la statistique du Québec, près de 60 % des emplois québécois présenteraient « une forte exposition potentielle à l’intelligence artificielle », particulièrement dans les secteurs de la finance, des services professionnels et des administrations publiques.

Par contre, contrairement à certains discours, les données ne confirment pas un remplacement massif des emplois par l’IA. Elles pointent plutôt vers une reconfiguration des métiers et des professions. Les impacts observés demeurent très variables selon les secteurs, les professions et les tâches réalisées. Certains domaines connaissent déjà des reculs d’emploi, notamment dans l’industrie de l’information, les secteurs culturels ou la fabrication, mais les chercheurs estiment qu’il est encore trop tôt pour attribuer directement ces transformations à l’IA.

Par exemple, le rapport mentionne que « parmi les conseillers d’orientation, 52 % utilisent des applications d’IA pour traiter du texte, de l’image ou de l’audio, et 20 % utilisent des outils de prise de décision. Chez les technologues professionnels, 38 % utilisent des IA qui remplacent ou automatisent des tâches clés. Ces chiffres confirment une adoption réelle, mais tout de même dépendante de la finalité de l’application et du contexte professionnel. »

Une redéfinition des compétences

L’intégration croissante de l’IA dans les milieux de travail entraîne une évolution des attentes envers les travailleurs. 

Au-delà des compétences techniques, les organisations recherchent de plus en plus des profils capables de s’adapter, de collaborer avec des systèmes automatisés et de faire preuve de jugement critique. De même, l’automatisation des tâches d’entrée de carrière pourrait réduire les possibilités d’apprentissage pour les jeunes travailleurs et « creuser un fossé entre les compétences requises et celles acquises ».

Les chercheurs observent d’ailleurs une difficulté croissante à prévoir les compétences réellement nécessaires dans les milieux de travail de demain. Dans ce contexte, la formation continue apparaît comme un levier essentiel pour accompagner les transitions professionnelles. Par contre, « les institutions nécessaires à ces transformations (écoles, programmes publics de requalification) tardent à se mettre en place. Tout ceci freine une transition réellement soutenable pour les travailleurs.euses touché.es », lit-on dans le rapport.

Gouvernance et pouvoir : qui contrôle les transformations?

Au-delà des impacts technologiques, le rapport pose une question fondamentale : qui décide de la manière dont l’IA est implantée dans les milieux de travail?

Ici, les chercheurs estiment que « la capacité des travailleurs à influencer l’implantation technologique est un enjeu majeur ». Or, cette capacité demeure très inégale selon les milieux. Là où les ressources syndicales et institutionnelles sont présentes, certaines formes de négociation et d’encadrement existent. Ailleurs, les travailleurs disposent de peu de leviers pour faire valoir leurs opinions.

Le rapport insiste ainsi sur l’importance de préserver des espaces de dialogue et de participation. L’objectif n’est pas d’interdire l’IA, mais plutôt de « la déployer uniquement lorsque cela est nécessaire et de manière inclusive, afin de préserver la qualité de vie au travail ».

Trois grands débats pour l’avenir du travail

La section sur l’axe Industrie 4.0, travail et emploi du rapport se termine par la présentation de trois grands débats scientifiques qui devraient structurer les discussions sur le travail à l’ère de l’intelligence artificielle.

Le premier oppose la technologie à la structuration sociale. Les chercheurs rappellent que « l’IA n’est pas une fatalité technologique » et qu’elle demeure profondément influencée par les rapports de pouvoir, les choix organisationnels et les structures sociales dans lesquelles elle est implantée.

Le deuxième débat concerne le rapport entre contrôle et participation. Les auteurs soulignent que les travailleurs doivent pouvoir participer aux décisions entourant l’adoption des technologies, notamment par des mécanismes de négociation, de réglementation et de participation continue.

Le troisième débat porte sur les compétences réellement nécessaires dans un monde du travail transformé par l’IA. Le rapport estime que les compétences techniques, bien qu’importantes, demeurent insuffisantes à elles seules. Les travailleurs devront aussi développer « des compétences sur l’impact social de ces technologies », qu’il s’agisse du futur des emplois, de la qualité de vie au travail ou des enjeux environnementaux et géopolitiques.

En fin de compte, le rapport de l’OBVIA invite à dépasser les visions purement technologiques de l’intelligence artificielle pour recentrer les discussions sur les réalités humaines, sociales et démocratiques du travail de demain.

 

Catégorie : Monde du travail