Accompagner les travailleurs expérimentés dans la transition professionnelle

Par Martine Rioux

Paru le 13 avril 2026

Lors de l’événement Quariera, l’atelier « Au-delà de la recherche d’emploi : accompagner la reconstruction identitaire chez les travailleuses et travailleurs expérimentés », présenté par Geneviève Doran et Sophie Renaud du Groupe Humanova, a mis en lumière une réalité encore trop peu abordée : derrière la transition professionnelle des 55 ans et plus se cache souvent une véritable crise identitaire.

Pendant 20, 30 ou même 40 ans, une personne s’est définie par son rôle. Secrétaire. Contremaître. Gestionnaire. Technicienne. Lorsque ce rôle disparaît – à la suite d’un licenciement, d’une restructuration ou autres –, ce n’est pas seulement un emploi qui se termine, mais une identité construite au fil des décennies qui est bousculée.

Les conférencières ont présenté le concept de « double transition » : professionnelle et identitaire. Si la première est visible et mesurable, la seconde demeure souvent silencieuse, mais tout aussi déterminante. Difficulté à se projeter, perte de confiance, remise en question profonde de sa valeur : ces signaux ne relèvent pas uniquement de la recherche d’emploi, mais d’un travail intérieur plus complexe.

Un contexte qui accentue la fragilité

Cette réalité s’inscrit dans un contexte démographique et économique bien particulier. D’ici 2031, un Québécois sur quatre aura 65 ans et plus. La vie professionnelle s’allonge, tandis que la transformation numérique et les exigences d’agilité redéfinissent les attentes du marché.

Or, les travailleurs expérimentés ne sont pas tous sur un pied d’égalité. Les données rappellent qu’après 55 ans, il faut en moyenne 40 % plus de temps pour retrouver un emploi – près de 28 semaines, contre 20 pour les 20-54 ans. À cela s’ajoute une pression financière importante : plus de la moitié des 55-64 ans n’ont pas une épargne retraite adéquate, et 38 % vivent d’une paie à l’autre.

Le paradoxe est frappant. Le marché du travail affirme avoir besoin de leur expertise, mais valorise simultanément la réinvention constante et les profils perçus comme « agiles ». Les carrières linéaires appartiennent au passé – en moyenne, les Canadiens auront travaillé pour sept employeurs au cours de leur vie. Pourtant, la génération des 55 ans et plus a été habituée à un modèle de stabilité et de spécialisation.

Adapter l’accompagnement

Face à cette réalité, les approches traditionnelles en employabilité montrent leurs limites. « Avant d’agir dans la recherche d’un nouvel emploi, il faut souvent accompagner les personnes dans leur reconstruction identitaire », ont insisté les intervenantes.

Elles ont présenté deux modèles d’intervention qu’elles ont développés.

Le RADAR

Des questions à poser pour tenir compte de la situation de la personne.

  • Rôle perdu : Est-ce que la personne a perdu ses repères professionnels et ne sait plus comment se définir?
  • Angoisse face à l’avenir : Est-ce que l’incertitude la submerge au point de freiner ses décisions, ses actions ou sa confiance?
  • Dévalorisation : Est-ce que la personne minimise sa valeur et ses compétences, au point de douter de sa pertinence ou de sa capacité à se repositionner?
  • Adaptation difficile : Est-ce que la personne vit un blocage face aux changements, ce qui la maintient dans l’évitement ou la rigidité?
  • Reconstruction : Est-ce que la personne est en train de se redéfinir et de chercher un nouveau sens, mais a besoin de clarifier ses priorités pour retrouver une direction?

Le PIVOT

Lorsque le RADAR révèle une fragilisation identitaire, le PIVOT permet d’intervenir avec justesse.

  • Présent : reconnaître le rôle perdu et ancrer la personne dans qui elle est aujourd’hui.
  • Identifier les valeurs : revenir à ce qui donne du sens, au-delà du titre.
  • Valoriser l’expérience globale : élargir l’identité professionnelle et mettre en lumière les compétences transférables.
  • Ouvrir les possibilités : explorer des avenues variées, parfois hors des sentiers battus.
  • Trouver des pistes concrètes : transformer les forces en projets réalistes.

L’objectif n’est pas simplement de produire un CV plus attrayant, mais de redonner cohérence et confiance à chaque personne à la recherche d’un nouvel emploi. 

Reconnaître les limites

Certaines situations dépassent toutefois le cadre de l’employabilité : détresse psychologique importante, incapacité à envisager un pas vers l’avant, crises personnelles majeures. Les reconnaître fait aussi partie de la responsabilité professionnelle.

Au fond, accompagner un travailleur expérimenté, ce n’est pas seulement l’aider à décrocher un poste. C’est l’aider à redéfinir son identité dans un marché du travail en mutation. Derrière la question « Quel emploi cherchez-vous? » se cache souvent une autre, plus fondamentale : « Qui êtes-vous maintenant? »

Image par Alexander Fox | PlaNet Fox de Pixabay

 

Catégories : Compétences, Monde du travail