Qualité de vie et bonheur personnel et professionnel : Chacun ses perspectives, ses influences et son parcours

 
Récemment, j’ai pris connaissance des travaux de Ruut Veenhoven, un professeur émérite de l’Université Érasme de Rotterdam aux Pays-Bas, dont les recherches portent sur les conditions sociales du bonheur chez l’être humain. Cette chronique ne vous propose pas de solutions, mais des éléments pour alimenter l’une des questions les plus fondamentales de l’existence humaine : comment être heureux et obtenir une « bonne » qualité de vie? C’est une question personnelle qui se répond et surtout s’assume de différentes façons.
 

Le bonheur et la qualité de vie sous plusieurs loupes

En 2013, Veenhoven a consulté plus de 3500 études empiriques sur la question du bonheur, dont 600 comparaient les individus entre nations. Ses analyses l’ont amené à conclure que la valeur du bonheur « moyen » variait considérablement d’une nation à une autre selon les caractéristiques sociales de chacune, comme les conditions économiques et la qualité des gouvernements.
 
Pour Veenhoven, sept facteurs sont communément pris en compte dans l’évaluation du bonheur :
  1. Le bien-être matériel (revenus, biens);
  2. L’état de santé (présence, absence et quantité de problèmes ou de troubles);
  3. La productivité (activités de travail, éducation, loisirs);
  4. L’intimité (contacts avec des amis proches, soutien et disponibilité);
  5. La sécurité (quiétude financière, familiale et résidentielle et étendue des préoccupations);
  6. La place au sein de sa communauté (appréciation des autres, engagement, rôle de conseil, de référence ou de modèle pour autrui);
  7. Le bien-être émotionnel (occasions de faire et d’obtenir ce que l’on souhaite, expérience du plaisir).
 
  • Quelle priorité souhaiteriez-vous donner à ces sept facteurs en regard de votre propre conception du bonheur?
  • Pour chaque facteur, associez une action que vous pourriez entreprendre dès aujourd’hui pour vous rapprocher d’une « bonne » qualité de vie.
Ces sept facteurs rappellent les six retombées du travail proposées par Jacques Limoges (1989), c’est-à-dire « pourquoi travailler? » : le revenu, le statut, la gestion du temps et de l’espace, les relations interpersonnelles, les réalisations, le rôle-clé et le sens de la vie. Pour ma part, dans ma pratique et dans mes activités de recherche, j’ai pu constater que la satisfaction personnelle et professionnelle était grandement teintée des expériences subjectives et intersubjectives de l’existence.
 
Pour le sociologue Glen Elder (1998), les parcours de vie sont façonnés par quatre dimensions d’expérience :
  • Les lieux et les temps sociohistoriques : Là où nous sommes dans l’histoire et dans la société, à un moment et à un temps donné. Ex. : avoir grandi au Québec dans les années 1970 versus en Syrie en 2016;
  • Les conjonctures : Les rencontres, les évènements, les accidents facilitants ou entravants;
  • Les vies interreliées : L’influence du système d’interactions sociales duquel nous faisons partie;
  • L’agentivité : les stratégies d’ajustement mises en place pour nous adapter ou contrer les conditions déterministes de notre existence.
Dans un ouvrage sous presse (sinon publié tout récemment), Veenhoven s’est intéressé aux concepts et mesures de la qualité de vie et du bonheur. Différentes perspectives orientent le sens attribué à cette qualité de vie, variant selon chaque personne :
  • Le plaisir, soit l’expérience sensorielle immédiate procurant un état de satisfaction globale;
  • La segmentation par domaines de satisfaction, c’est-à-dire les zones d’expérience de satisfaction de vie (ex. : travail, vie amoureuse, santé, etc.);
  • L’expérience de plénitude, ou la satisfaction holistique et spontanée de grâce.
  • La combinaison de sens convergeant en un instant vers un état de satisfaction intense qui, à la différence du plaisir, se maintient dans le temps.
Holistique ou analytique, l’automesure de la qualité de vie repose sur l’expérience d’appréciation subjective et intersubjective de son rapport personnel dans le monde.
 

Les quatre types de qualité de vie

Veenhoven propose quatre types de qualité de vie, qui peuvent être exposés sur un double axe, soit l’appréciation de sa qualité de vie relevant de la chance (de conditions) ou de résultats, sinon de fondements sur l’extériorité versus l’intériorité de la personne.
 
 
Externe
Interne
Chance
Habitabilité de l’environnement
Habilités de vie
Résultats
Utilité de la vie 
Appréciation de la vie
 
L’appréciation de sa qualité de vie se fait en fonction de perceptions et de représentations de soi dans un rapport accordant plus ou moins d’importance à l’influence de l’environnement.
  • L’habitabilité de l’environnement renvoie aux conditions matérielles et non matérielles permettant le bienêtre au sein d’un milieu;
  • Les habiletés de vie relèvent de ce que l’individu possède et opère sur le plan de ses ressources personnelles en relation avec les différents problèmes de la vie;
  • L’utilité de la vie concerne la perception de la pertinence de son existence en rapport avec ses valeurs supérieures à sa propre individualité;
  • L’appréciation de la vie porte sur le bien-être subjectif, la satisfaction perçue et entretenue à son propre égard.
Veenhover identifie deux sources d’information par lesquelles les personnes évaluent leur qualité de vie :
 
Affective : Il s’agit du niveau hédonique d’affect. Commun à tous les animaux, cela porte sur la manière dont l’on se sent ici et maintenant, en regard de soi et par rapport aux autres et au monde.  
Cognitive : C’est le contentement. À la différence des autres animaux, les êtres humains utilisent des standards culturels de référence et de comparaison selon leurs connaissances et leurs capacités intellectuelles.
 

Orientation professionnelle et développement de carrière

Qu’il soit question de bonheur et de qualité de vie (Veenhoven, sous presse), de retombées du travail (Limoges, 1989) ou encore de dimensions façonnant les parcours de vie (Elder, 1998), tout nous renvoie à la quête du bien-être et de satisfaction pour tous les êtres humains.
 
Lorsqu’une personne s’engage dans une démarche de prise de décision de carrière, seule ou avec l’appui d’un professionnel de l’orientation, elle porte en elle des questionnements, des doutes, des pertes de repères et un flou identitaire qui semblent témoigner d’un mal d’être et d’une insatisfaction. C’est bien mieux que cela, car c’est aussi la preuve du dégel de la conscience.
 
Ressentir, sous toutes ses modalités d’expérience subjective et intersubjective (pensées, sentiments, comportements, rétroactions, conditions), c’est faire un premier pas vers l’autonomie, le pouvoir, et éventuellement le bonheur et une meilleure qualité de vie. Par la suite, l’enjeu du parcours est l’authenticité envers soi-même, soit la capacité d’être vrai, de se relever et d’apprendre sur ses peurs, ses croyances et ses comportements dysfonctionnels, pour se confronter à assumer la vie telle qu’elle est, telle qu’elle s’offre et qu’elle pourrait s’offrir à nous si l’on arrive à oser.
 

Références

Elder, G. H. (1998). The Life Course as Developmental Theory. Child Development, 69(1), 1-12.
 
Limoges, J. (1989). L’orientation et les groupes dans une optique carriérologique. Montréal : Fidès.
 
Veenhoven, R. (sous presse). Quality of Life and Happiness. Concepts and Measures. In L. Bruni et P.L. Porta (dir.), Handbook of research methods and applications on happiness and quality of life, ch. 14.