Miser sur les capacités des jeunes pour réduire les obstacles à leur participation aux mesures d’emploi

Par Mouhamadou M. Sow, doctorant en éducation, faculté d’éducation, Université de Sherbrooke
 

Les jeunes sont souvent les premiers touchés par les bouleversements du marché du travail [1], à côté d’autres groupes sous-représentés sur le plan de l’emploi au Québec (prestataires de l’assistance sociale, travailleuses et travailleurs expérimentés, personnes immigrantes et personnes en situation de handicap [2]). De plus, des études effectuées au niveau provincial, fédéral et international [3, 4, 5, 6] montrent que la crise sociosanitaire liée à la COVID-19 a été particulièrement éprouvante pour la participation des plus jeunes (15-24 ans) aux mesures et aux programmes publics d’emploi, d’autant plus s’il s’agissait de jeunes femmes, de jeunes moins scolarisés, ou de jeunes immigrants récents ayant passé moins de 5 ans sur le marché du travail au Québec [3, 4]. Cette crise sociosanitaire aurait en effet renforcé les contraintes déjà connues auxquelles est confrontée depuis longtemps une bonne frange de la jeune population québécoise. Cela amène à se questionner sur les enjeux qui guident les interventions concernant la participation aux mesures d’emploi [7, 8]. Prenons un pas de recul pour analyser ce que les recherches en disent.

 
Le contexte actuel

Parmi les politiques visant la mobilisation de la main-d’œuvre, le développement des compétences et le bon fonctionnement du marché du travail, les mesures d’emploi qui encouragent la mise en action des personnes sous-représentées sur le marché du travail constituent un élément central [8]. Que ce soit avec des mesures à « logique de participation volontaire » (l’exemple d’Alternative Jeunesse) ou sur un « mode obligatoire » (comme le programme Objectif Emploi), les interventions visent trois objectifs :
  • la réduction des dépenses publiques,
  • le développement de l’autonomie des personnes bénéficiaires,
  • l’arrimage entre les caractéristiques socioprofessionnelles des individus et les besoins du marché de l’emploi [9].
 
Pour y arriver, le régime québécois d’aide à l’emploi des personnes éloignées du marché du travail utilise un modèle de développement du capital humain qui mise sur la formation, l’éducation et l’encadrement rapproché des prestataires. Avec des mesures personnalisées, on souhaite améliorer leur niveau d’employabilité, en éliminant les obstacles ou les barrières individuelles à l’insertion en emploi [8].
 
 

Les conditions d’accès au service

Ce type de régime est particulièrement favorable au durcissement des critères de participation. En effet, la participation au programme est possible sous conditions ou en échange d’une contrepartie. Par exemple, pour le programme Objectif Emploi, la personne participante doit disposer d’un plan d’intégration en emploi auprès d’une agente ou d’un agent d’aide à l’emploi pour éviter des pénalités (une baisse de l’aide sociale). De telles conditions pourraient remettre en question le principe de liberté de choix et de garantie des droits et encourager le non-recours aux droits et services [7, 10]. 


Les types de non-recours au service

Dans une perspective initiée par Warin [11], Lima et Trombert [7] définissent le phénomène du non-recours comme « toute personne qui – en tout état de cause – ne bénéficie pas d’une offre publique, de droits et de services, à laquelle il pourrait prétendre ». Ils distinguent deux types de non-recours :
  • le « non-recours choisi », qui exprime un désaccord ou un désintérêt de la part des demandeuses et des demandeurs,
  • le « non-recours contraint », qui est l’effet de la méconnaissance de l’offre ou d’impossibilités d’accès (quand l’offre est connue, demandée, mais pas obtenue).
 
Avec la situation économique actuelle liée à la pandémie, ces deux formes de non-recours pourraient s’accentuer et déboucher sur une séparation entre les bénéficiaires et les institutions. En d’autres termes, les bénéficiaires se désintéressent ou s’éloignent progressivement des principaux réseaux d’activités ou de ressources institutionnelles [12].
 

Des pistes de solutions

Plusieurs recommandations peuvent ressortir pour répondre aux enjeux actuels de la participation aux mesures d’emploi :
 

Des stratégies flexibles et personnalisées

Les politiques qui encouragent l’action doivent porter une attention particulière aux conditions des jeunes éloignés du marché du travail face à leur participation aux mesures. Il importe de concevoir des stratégies d’intervention flexibles et évolutives visant l’accompagnement global et personnalisé des jeunes (selon leurs besoins et leurs situations).
 

La compréhension des raisons de non-recours

Les critères de participation aux mesures d’emploi pourraient être ajustés pour prendre en compte ou comprendre certaines situations de non-recours. Par exemple, les jeunes sans emploi ont une forte tendance à demander les prestations d’aide sociale plutôt que d’accepter une offre d’emploi à bas salaire ou à temps partiel avec l’aide des mesures.
 

La formation des personnes intervenantes en employabilité

Les personnes intervenantes en employabilité gagneraient à être davantage outillées pour être en mesure de mettre à jour et de prévenir les différents facteurs d’éviction ou de non-réception des demandes.
 

L’autonomie plutôt que la prescription

Il vaudrait mieux privilégier l’intervention capacitante* à celle prescriptive. Miser sur un modèle d’accompagnement favorable à la pleine mise en œuvre des capacités des jeunes, par le développement de nouveaux savoir-faire et de nouvelles connaissances, permettrait d’élargir leur autonomie.
 

L'implication des acteurs

Favoriser la concertation, le partage d’expertise et la mise en valeur d’expériences innovantes entre les différents acteurs du secteur (ministère, professionnelles et professionnels, organismes, associations de jeunesse, familles) rendrait les mesures déployées plus efficaces.
 
 
*Capacitant(e) : Se centre sur le « pouvoir d’agir » des acteurs, en considérant que l’exercice effectif d’un pouvoir d’action dépend à la fois des possibilités (les ressources) offertes par l’environnement, mais aussi des capacités des personnes à exercer ce pouvoir. L'approche par les capabilités va permettre de croiser ce que l'individu est capable de faire et ce que son environnement le met en capacité de faire. (Définition tirée de fr.wikipedia.org/wiki/Environnement_capacitant) 
 
 

Références

[1] Lima, L. (2012). Les jeunes vulnérables : laboratoire de l’État social actif ? Dans Francine Labadie (dir.), Inégalités entre jeunes sur fond de crise (p. 186-200), Rapport de l’observatoire de la jeunesse. Paris, France : la Documentation française.
 
[2] Ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale. (2020). Rapport annuel 2019-2020. Québec, Canada : Gouvernement du Québec. https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/min/travail-emploi-solidarite-sociale/publications-adm/rapport/RAG_MTESS_2019-2020.pdf
 
[3] Longo, M. E., Bourdon, S., Fleury, C., St-Denis, X., Gallant, N., Lechaume, A., Vultur, M. et Vachon, N. (2021). Du premier confinement au rebond partiel : l’impact de la première vague de la pandémie de la COVID-19 sur l’emploi des jeunes de 15 à 34 ans au Québec. Québec, Canada : INRS.
 
[4] Longo, M. E., Fleury, C., Lechaume, A., Gallant, N., Bourdon, S. et Vultur, M. (2020). La chute de l’emploi touche davantage les 15-24 ans et les femmes – Feuillet statistique La jeunesse en chiffres, n° 1 (juin). Québec, Canada : Chaire-réseau de recherche sur la jeunesse du Québec. http://chairejeunesse.ca/node/1145
 
[5] Organisation internationale du travail (OIT). (2020). Les jeunes et le Covid-19 : impacts sur les emplois, l’éducation, le droit et le bien-être mental. Genève, Suisse : OIT. https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/---ed_emp/documents/publication/wcms_753053.pdf
 
[6] Statistiques Canada. (2020). Mesurer le marché du travail pour la période du 15 au 21 mars : Ce n’est pas un exercice ordinaire (publication n° 11-001-X). https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/200409/dq200409a-fra.htm?CMP=mstatcan
 
[7] Lima, L. et Trombert, C. (2013). L’assistance-chômage des jeunes sous condition d’accompagnement. De quelques mécanismes du non-recours par éviction. Accompagnement des jeunes en difficulté, 70, 29-43.
 
[8] Provencher, Y. et Turcotte, D. (2014). L’aide à l’insertion professionnelle des personnes inscrites à l’assistance sociale au Québec : tendances de la participation à la mesure de formation de la main-d’œuvre 2005-2011. Mesures de soutien aux clientèles vulnérables, 60(2), 53-70.
 
[9] Boismenu, G., et A. Noël. (1995). La restructuration de la protection sociale en Amérique du Nord et en Europe. Cahiers de recherche sociologique, 24, p. 49-85.
 
[10] Nussbaum, M. C. (2012). Capabilités. Comment créer les conditions d’un monde plus juste ? Paris, France : Éditions Climats.
 
[11] Warin, P. (2010). Qu’est-ce que le non-recours aux droits sociaux ? Paris, France : La Vie des Idées. https://laviedesidees.fr/IMG/pdf/20100601_warin.pdf
 
[12] Castel, R. (2009). La montée des incertitudes. Paris, France : Éditions du Seuil.
 
 
Photos par bruce mars et Monica Melton sur Unsplash