L’indécision de carrière : une phase normale de changement!

Par Louis Cournoyer, professeur-chercheur en counseling et développement de carrière, directeur de la maitrise en counseling de carrière à l'Université du Québec à Montréal, conseiller d'orientation et superviseur clinique.
 
« Quiz décision »! Je vous présente ici deux personnes, l’une se disant certaine qu’elle veut devenir dentiste, l’autre n’étant pas en mesure de vous dire ce à quoi elle aspire professionnellement. Question pour 10 points : qui est la personne décidée et qui est l'indécise? Facile, si présenté de cette manière.
 
Maintenant, disons que nous demandons à notre « future » dentiste pourquoi elle envisage cette carrière, puis qu’elle nous répond « Je ne sais pas trop, ça l’air cool comme job, puis il parait que c’est payant, puis que c’est prestigieux », sans trop pouvoir me nommer les contenus d’études, sinon de tâches ou d’environnement de travail. Et disons que je demande à l’autre personne en quoi se juge-t-elle indécise, puis qu’elle me répond : « En fait, j’ai des idées, c’est certain que ce sera en relation
d’aide, psychologie, psychoéducation, travail social, ce n’est pas clair. J’ai fait des recherches, mais j’ai de la difficulté à me représenter ces emplois dans leur contexte de travail, au quotidien. C’est important pour moi de faire quelque chose où j’ai l’impression que je pourrai avoir un impact humain concret. »
 
Quelle personne vous apparait la plus indécise maintenant? Plutôt que de dichotomiser décision et indécision comme le pôle positif et négatif d’une orientation saine et éclairée, je vous propose plutôt de concevoir l’indécision comme partie prenante d’un processus décisionnel.
 

L’indécision de carrière n’est pas tant un problème qu’une phase de changement!

L’indécision est l’incapacité d'une personne à exprimer un choix au moment où elle est incitée à le faire (1). Elle relève de différentes sources de déstabilisation, allant du manque d’information (sur soi, sur le monde) à une incapacité de la traiter et de l’évaluer, sinon à des pensées, des émotions et comportements appréhensifs des conséquences néfastes (2).
 
Être indécis devient un problème lorsque la personne en vient à générer des attitudes, des croyances et des comportements portés par de l’insécurité, de l’anxiété, de l’angoisse, de l’isolement, etc. (1, 3). En contexte de prise de décision de carrière, cela peut avoir pour effet de contaminer notre capacité à traiter de manière ajustée, concrète, fiable, l’information sur soi et sur le monde. Par exemple, si j’ai un regard de moi fondé sur une faible estime, confiance et image de moi, que je me sens insuffisant, fragile, déprimé, ma projection dans tel programme d’études ou telle profession, avec ses exigences, perçues et réelles, pourrait être erronée, faussée à la baisse.
 
Dans la recherche ayant conduit à la publication du livre L’Ado en mode décision : sept profils pour comprendre et aider son choix de carrière, ma collègue Lise Lachance et moi-même (4) avons pu constater à quel point l’indécision pouvait s’associer à des enjeux d’isolement, d’impulsivité, de mésestime, de honte, de rigidité, voire de colère.
 
Il faut plutôt considérer l’indécision comme un appel au changement (5; 4). Confrontée à l’incontournable changement, la personne doit « oser » s’engager à déconstruire ou à déstructurer ce qu’elle a, ce qu’elle est, parce que le statuquo ne peut plus durer. Ou bien, notre propre développement nous pousse à vouloir être et faire autrement (parce que l’on est rendu là dans notre cheminement), ou bien c’est le contexte (ex. : passage des études secondaires à collégiales, réorganisation du travail en entreprise) qui nous oblige à nous reconstruire, à nous recomposer. Cela peut entre autres être expliqué par les processus d’accommodation et d’assimilation propres à la psychologie cognitive piagétienne. La personne indécise qui s’accommode à une nouvelle situation vers la voie de la décision passe inévitablement par l’expérience du déséquilibre (6). Plus la personne chemine vers une prise de décision, de plus en plus éclairée, plus elle doit intégrer de nouveaux repères, de nouvelles perspectives et assimiler une panoplie de nouvelles informations (sur soi, sur le monde des études, du travail, de la vie adulte).
 

Résister pour mieux se mobiliser!

Dans toute phase de changement, il y a d’abord des résistances (7). Cela s’observe notamment en contexte de processus de counseling de carrière avec un conseiller d’orientation lorsque le client, après quelques rencontres à s’avancer tranquillement vers un projet de nouveauté, se braque soudainement. Il réalise que les choses vont peut-être un peu trop vite et prend conscience que d’aller de l’avant comporte des risques de perdre des acquis. Même lorsque l’avancée vers une décision de changement annonce la venue de jours meilleurs, il est normal d’avoir peur, de se mettre à douter, de tout questionner… « Est-ce vraiment ce que je veux? Suis-je bien rationnel ici ou je me laisse emporter? Est-ce que je risque de me tromper, d’échouer, de me nuire? J’ai tellement peur! »Résister est humainement sain. La résistance est un rempart contre l’impulsivité, l’engagement irrationnel et irréfléchi, voire non assumé (5). Tel que le démontrent Prochaska, Norcross & De Clemente (2013), le processus de changement humain – notamment celui d’une personne indécise sur le plan de la carrière – est parsemé de peurs, de doutes, d’incertitudes, sur fond de réflexion humble, honnête et responsable sur soi. Très (trop!) souvent, les personnes voient cette phase d’impasse comme un état négatif, un signe de confusion. Cela les amène alors à juger que les choses ne vont pas bien du tout, à vouloir fuir ou abandonner l’élan en cours. Or, c’est tout le contraire : oui, c’est inconfortable, mais vous êtes à l’étape charnière de décider de ce que vous voulez faire de vous! Et si cela s’avère trop exigeant pour vous à ce moment-ci de votre vie, c’est correct. Les choses peuvent se construire par étape.
 
L’important est d’être conscient de ce qui se passe, d’où vous en êtes et d’être en mesure d’entrevoir une poursuite au moment où vous serez prêt à vous relancer. Sachez toutefois que vous pourriez également envisager la rencontre d’une conseillère ou d’un conseiller d’orientation pour traverser ces épreuves d’indécision. Les « c.o. » sont formés pour comprendre que vous traversez une phase importante et qu’il importe de pouvoir vous soutenir, voire vous rassurer, à en faire une traversée saine et progressive. C’est de cette manière que, tranquillement, vous serez amené vers un état décisionnel plus affirmé par une perspective de vie plus sensée et engagée.
 
__________
Références
 
  1. Forner, Y. & Autret, K. (2000). Indécision et adaptation à l’université. L’orientation scolaire et professionnelle, 29(3), 1-19. Repéré à https://journals.openedition.org/osp/5849
     
  2. Germeijs, V. & De Boeck, P. (2003). Career indecision: Three factors from decision theory. Journal of Vocational Behavior, 62(1), 11-25. Forner, Y. (2001). À propos de l’indécision. Carriérologie, 8(2), 213-231.
     
  3. Saka, N. & Gati, I. (2007). Emotional and personality-related aspects of persistent career decision-making difficulties. Journal of Vocational Behavior, 71(3), 340-358.
     
  4. Cournoyer, L. & Lachance, L. (2018). L’Ado en mode décision : sept profils pour comprendre et aider son choix de carrière. Québec : Septembre Éditeur.
     
  5. Cournoyer, L. (2016). Prêt à changer! Vraiment? Magazine Monemploi.com. Repéré à https://www.monemploi.com/magazines/pret-a-changer-vraiment
     
  6. Guillemette, F., Leblanc, C. & Renaud, K. (2017). Théorie de l’apprentissage. Assimilation-Accommodation. Observatoire de la pédagogie en enseignement supérieur. Repéré à https://oraprdnt.uqtr.uquebec.ca/pls/public/docs/GSC22/O0000260092_Doc_18_Theorie_Assimilation_accommodation.docx
     
  7. Bareil, C. (2004). La résistance au changement : synthèse et critique des écrits. HEC Montréal, Centre d’études en transformation des organisations. Repéré à http://web.hec.ca/sites/ceto/fichiers/04_10.pdf
     
  8. Prochaska, J. O., Norcross, J. C. & DiClemente, C. C. (2013). Applying the stages of change. Psychotherapy in Australia, 19(2), 10-15.