Insatisfaction de vie au travail : Il est où, le problème?

 
En plus de mes activités de professeur-chercheur universitaire, je maintiens une pratique professionnelle comme conseiller d’orientation auprès d’adultes en transition de carrière. Comme universitaire, je crois qu’il importe de pratiquer ce que l’on enseigne pour demeurer sensible (cognitivement et affectivement) à son acte formateur. La pratique, de toute façon, j’aime cela!
 
Pour cette chronique, je me permets de me dégager de mes obligations de chercheur appuyant tout ce qu’il avance par sources scientifiques afin de vous livrer plutôt un contenu d’expérience clinique. Sachez toutefois que tout ce qui est avancé dans les propos qui suivent trouve tout de même ses assises théoriques au niveau de champs de connaissances comme, entre autres, l’étude des parcours de vie, l’analyse des réseaux sociaux, les processus de prise de décision de carrière et les enjeux de santé psychologique au travail. 

 

Dimensions d'insatisfaction de vie au travail

L’une des choses les plus importantes que j’ai constatées pendant les 20 dernières années (déjà!), c’est que le problème d’insatisfaction en emploi dépasse très souvent la stricte question d’intérêt pour son travail ou pour les tâches. Par souci d’économie d’information pour vous, mais aussi pour les clients que je rencontre, je résume les « dimensions d’insatisfaction de vie au travail » selon quatre catégories (Tableau 1).
 
Tableau 1. Dimensions d'insatisfaction de vie au travail

Les tâches de travail

Se rapportent à vos tâches concrètes, c’est-à-dire à vos fonctions, à ce que vous devez exécuter au quotidien comme action dans la réalisation de votre travail. Pour un enseignant, c’est d’enseigner, de montrer, d’écouter, d’évaluer, etc. Pour un informaticien, c’est de programmer, de structurer, de tester, etc.
 
Pour vous, c’est quoi?
 

Les relations interpersonnelles

Se rapportent à vos relations interpersonnelles, lesquelles font intervenir les enjeux d’estime et de confiance en soi dans vos relations avec les autres, à votre capacité de gérer la discipline ou l’autorité d’autrui, à votre sentiment d’appartenance à un groupe de collègues, à vos relations avec des clients, des subalternes, etc.
 
Pour vous, c’est quoi?

Le fonctionnement organisationnel

Se rapporte à la manière dont s’organisent les fonctions et les rapports de pouvoir dans votre milieu de travail, aux changements et aux transformations récentes qui influencent la forme et le contenu de vos tâches, aux pressions et aux directives formulées par l’organisation à l’endroit de votre rôle ou de celui des travailleurs.
 
Pour vous, c’est quoi?
 

Les enjeux personnels

Se rapportent à ce qui influence votre vie au travail (vos tâches, vos relations interpersonnelles ou votre capacité à fonctionner au sein de l’organisation), mais qui relèvent avant tout de vous, de votre personnalité ou alors d’épisodes de vie plus ou moins faciles. Puisque personne n’est parfait, notre façon d’être, autrement dit la personne que nous sommes devenus, détermine qui se présente chaque jour au travail, avec ses plus et ses moins.
 
Pour vous, c’est quoi?
 
L’idée derrière ce tableau, c’est de montrer l’importance de procéder à une évaluation fine et passablement approfondie de ses zones d’expérience au travail. Pour ce faire, avec son curriculum vitae ou en fonction des thèmes de discussion qui se présentent librement, il importe d’opérer ce que l’on nomme une « trame narrative », c’est-à-dire une mise en récit de son expérience, au travail dans ce cas, allant des moments heureux d’un jadis plus ou moins lointain jusqu’aux moment récents d’insatisfaction. Autrement dit, qu’est-ce qui s’est passé durant ces mois ou ces années pour que vous en soyez là aujourd’hui? 
 

Illustrations par dimensions

Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain! Très (trop?) souvent, les adultes qui consultent des conseillers d’orientation partent de l’idée que s’ils ne sont pas satisfaits dans leur vie professionnelle, c’est qu’il est sans doute temps d’envisager un changement de carrière. Avant de vous lancer dans une telle décision, assurez-vous d’avoir identifié clairement les bons problèmes.
 

Est-ce une question de tâches de travail ?

Prenez la liste des tâches rattachées à l’emploi que vous avez (jadis) choisi. Que vous l’ayez choisi ou non (circonstances de la vie), que vous vouliez faire ce travail toute votre vie ou que vous ayez appris à l’aimer, qu’est-ce qui dans ces tâches ne vous convient plus aujourd’hui? Attention! Restez centré strictement sur les tâches, et non sur tous les contextes (organisationnels, relationnels, personnels) pouvant influencer l’exercice de celles-ci. Nous traiterons de cela plus loin. Parfois, même avec des tâches qui nous passionnaient au départ, il arrive que l’on se sente rendu ailleurs… Ce qui représentait un défi jadis est devenu routinier aujourd’hui. « Si » c’est bien votre intérêt pour les tâches qui est l’enjeu majeur de votre insatisfaction au travail, alors oui, il pourrait être pertinent d’envisager une réflexion menant à un changement sur le plan de vos qualifications professionnelles. Toutefois, si en expliquant votre insatisfaction envers vos tâches, vous ne pouvez vous abstenir de parler de tout le contexte de vie au travail qui ternit votre plaisir, alors poursuivez votre lecture…
 

Est-ce une question de relations interpersonnelles?

Savez-vous qu’il est très rare qu’un individu subisse un épuisement professionnel strictement pour une question de surcharge de tâches? C’est souvent la pression perçue ou effective des autres (ex. : responsabilités envers ses employés, gestion de son image auprès de ses collègues, de ses patrons ou d’autres figures d’autorité, etc.) qui entraine cette « chute désadaptative ». Ainsi, des conflits s’installent, perdurent et s’intensifient avec une ou plusieurs personnes, au point de nuire à l’exercice de ses tâches de travail. L’enfer, c’est les autres! disait Jean-Paul Sartre.
 
Même s’il est important de faire un travail que l’on aime, on apprend avec le temps qu’il faut aussi travailler au sein d’un groupe d’individus avec qui l’on a des affinités, du plaisir et de la complicité. Nous passons tout de même beaucoup de temps avec ces autres… Donc, qu’est-ce qui, dans vos relations interpersonnelles au travail, s’avère de plus en plus difficile aujourd’hui? Pensez-y : vous pouvez avoir l’impression de ne plus aimer, voire pire, de ne plus être apte à exercer l’emploi que vous avez choisi? La solution à ce problème pourrait résider, par exemple, dans un changement de milieu de travail ou dans la mise en place d’une intervention (formelle ou informelle) auprès des personnes qui asphyxient votre expérience professionnelle quotidienne.
 

Est-ce une question de fonctionnement organisationnel?

Réorganisation, réingénierie, restructuration des activités et des tâches au sein d’une entreprise, mise en vente de l’organisation, arrivée d’un nouveau propriétaire ou d’une nouvelle équipe de gestion, transformation du marché… Ce ne sont que quelques exemples de situations qui peuvent engendrer « structurellement » une plus grande insatisfaction au travail. On dit souvent que le marché du travail est rendu malade. À coups d’efforts d’adaptation de sa productivité (en travaillant plus vite), de sa flexibilité (en intégrant des tâches moins plaisantes) ou de décompensation (en menant toutes sortes d’activités de survie psychologique au-dehors du travail), l’individu peut confondre la part qui lui appartient avec celle qui lui est imposée de l’extérieur. Depuis ce moment où vous étiez plus heureux au travail, qu’est-ce qui s’est transformé au sein de votre organisation et qui a eu de l’influence sur la nature même de votre travail au quotidien? Même les tâches les plus plaisantes réalisées en compagnie d’employés, de collègues et de patrons agréables peuvent rendre insupportable la vie au travail lorsque les structures (organisationnelles, politiques, économiques) exercent des pressions que j’oserais qualifier d’aliénantes.
 

Est-ce une question d’enjeux de vie personnelle?

Comment va la vie personnelle ces temps-ci? Certaines personnes arrivent à trancher clairement entre le travail et la vie personnelle. Je me permets de vous rappeler que votre rôle de travailleur, comme celui de conjoint, de parent ou de loisiriste, s’exerce par une seule et même personne. Si vous traversez un divorce, si vous êtes aux prises avec des problèmes de santé physique ou psychologique (ex. : dépression, anxiété, etc.), si votre hygiène de vie est contaminée par des problèmes de consommation, bref, si « vous filez un très mauvais coton », cela pourrait influencer votre satisfaction de vie au travail.
 
 

Que faire?

Si vous n’êtes pas satisfait de votre vie au travail, que vous pensez (comme moi) que la vie est trop courte pour la passer à s’adapter et à faire plaisir aux autres, que vous avez besoin – maintenant! – d’opérer un changement positif dans votre vie, pourquoi ne pas aller chercher un accompagnement professionnel en ce sens? Je pense plus particulièrement aux conseillers d’orientation membres de l’Ordre des conseillères et des conseillers d’orientation du Québec (OCCOQ). En passant, la vaste majorité des membres de l’OCCOQ interviennent principalement auprès d’adultes, et non plus exclusivement auprès de jeunes. Les processus sont adaptés et personnalisés aux besoins des clients. Également, ce sont des experts des processus de prise de décision de carrière. En vertu d’une récente loi[1], ils sont légalement qualifiés pour vous accompagner si jamais vous présentez (temporairement ou de manière plus prolongée) des problèmes de santé psychologique. Si vous devez consulter un autre professionnel de la relation d’aide (ex. : psychothérapeute), ils sauront vous référer aux bonnes ressources. Surtout, assurez-vous de confier votre vie professionnelle à une personne compétente et qualifiée.
 
À travers cette chronique, je souhaitais porter un message : avant de procéder à des changements importants dans votre vie au travail, prenez le temps de bien identifier « il est où, le problème? »
 
[1] Loi modifiant le Code des professions et d’autres dispositions législatives dans le domaine de la santé mentale et des relations humaines : http://www.ooaq.qc.ca/actualites/doc_pl21/PL21.pdf