Entre la tête et le cœur : qui écouter lorsqu’on doit prendre une décision en lien avec sa carrière?

Par Catherine Carbonneau-Bergeron, conseillère d’orientation  
 
 

Raison versus émotions : un débat de tous les temps

Les philosophes réfléchissent depuis toujours à la condition humaine et à ce qui nous distingue, nous les êtres humains, des animaux et autres vivants. L’une de ces différences fondamentales est la structure complexe du cerveau humain qui, notamment grâce au néocortex, dote les individus d’une capacité de réflexion, d’organisation, de planification et de réalisation de tâches orientées vers l’atteinte de buts précis. L’être humain peut donc faire preuve de rationalité et de conduites autodéterminées, plutôt que d’être sous l’emprise unique de ses impulsions et de ses réflexes primitifs [1].
 
De nombreux philosophes, tels que Platon et Descartes, valorisaient cette faculté, cet esprit rationnel qui, selon eux, devait primer sur les émotions et l’intuition dans le processus de prise de décision. Dans ce courant de pensée, les émotions sont perçues comme des phénomènes négatifs et destructeurs qu’il faut parvenir à dompter pour prendre des décisions justes et éclairées [2].
 
Malgré tous les efforts déployés par l’être humain pour réaliser des choix de la manière la plus rationnelle et objective possible, force est de constater que le processus de prise de décision suit rarement cette logique cartésienne implacable et que nos émotions se mettent régulièrement de la partie pour tenter de nous orienter vers une option plutôt qu’une autre. Contrairement à Platon et Descartes, de nombreux auteurs cherchent aujourd’hui à faire reconnaitre le rôle positif que peuvent jouer les émotions et l’intuition dans la prise de décision [3] [4]. Après tout, Laurence Jalbert ne chante-t-elle pas :
Au nom de la raison
Tu as laissé passer hier
Des amours, des passions
Mais laisse donc ton cœur te guider
Alors, lorsque vous vous trouvez à un tournant de votre vie professionnelle et qu’une décision s’impose pour la suite de votre carrière, qui écouter : la tête (raison) ou le cœur (émotions, intuition)? 

 
L’apport des recherches en neurosciences sur le processus de prise de décision

Pour Jonah Lehrer, neuroscientifique américain, ce débat entre raison et émotions est futile. Dans son ouvrage Faire le bon choix : comment notre cerveau prend ses décisions [2], l’auteur explique que les études récentes sur le fonctionnement du cerveau mettent en évidence le rôle fondamental des cerveaux rationnel et émotionnel dans le processus de prise de décision. Il décrit le récit désormais célèbre d’Elliot, un patient du neurologue Antonio Damasio qui, à la suite d’une opération pour retirer une tumeur dans son cerveau, n’était plus en mesure de prendre quelque décision que ce soit. Son niveau d’intelligence global (quotient intellectuel) était demeuré le même qu’avant l’opération, mais, comme cette dernière avait touché des aires du cerveau liées aux émotions, Elliot n’était plus en mesure d’effectuer des choix, aussi simples soient-ils.
 
« Elliot réfléchissait interminablement à des détails insignifiants – quel stylo utiliser, un bleu ou un noir, quelle station radiophonique écouter, où garer sa voiture… Pour choisir le restaurant où déjeuner, il examinait le menu de plusieurs d’entre eux, la disposition des tables et le type de luminaires, puis allait voir sur place s’il y avait de l’affluence. Mais toute cette analyse n’aboutissait à rien : il ne parvenait toujours pas à prendre une décision. Il souffrait d’une indécision pathologique. » (p.27)
 
Nul doute qu’Elliot procédait à une analyse rationnelle et approfondie des options qui se présentaient à lui. Pourtant, aux termes de toute cette analyse, il ne parvenait toujours pas à se commettre, à s’engager dans une avenue plutôt qu’une autre. Cette découverte inattendue a permis de comprendre que la rationalité a ses limites. Certes, elle demeure importante dans nos réflexions, afin de recueillir des informations crédibles nous permettant de mieux comprendre et de comparer les différentes possibilités qui s’offrent à nous. Toutefois, sans les émotions qu’on décrit souvent comme cette « petite voix intérieure » qui vient clore le processus décisionnel en nous insufflant que nous sommes sur la bonne piste et que nous pouvons donc passer à l’action, les individus pourraient se retrouver paralysés dans une quête incessante d’informations devenues trop volumineuses pour pouvoir être traitées de façon simultanée. À l’instar d’Elliot!
 
À l’inverse, le fait de ne se fier qu’à nos émotions pour prendre une décision importante pourrait nous amener à agir de manière impulsive, sans prendre le temps de recueillir certaines informations essentielles et sans anticiper les avantages et les inconvénients de chaque possibilité. Il y a donc un fort risque d’être déçu : la réalité ne correspondant finalement pas aux images et aux attentes que nous nous en étions faites rapidement à priori.
 

Raison et émotions : deux alliés dans la prise de décision

Pour conclure, les plus récentes recherches reconnaissent que, dans le processus de prise de décision, le cerveau traite les différentes options à considérer selon deux systèmes : ce que le psychologue Daniel Kahneman qualifie de « système 1 » (plus global, intuitif et émotionnel) et le « système 2 » (plus cartésien et analytique) [5]. Plus question d’opposer raison et émotions : les deux dimensions se conjuguent pour devenir nos alliés!
Ainsi, si vous sentez que vous avez recueilli suffisamment d’informations sur vos options de carrière, tentez d’écouter ce que le cerveau émotionnel tente de vous dire. Pour cela, vous pouvez tenter l’exercice du « pile ou face » : prenez une pièce de monnaie et attribuez une option à chacune des faces. Lancez la pièce et, avant qu’elle ne touche le sol, restez à l’écoute de vos émotions, de cette « petite voix intérieure » qui espère secrètement que la pièce tombera sur une surface plutôt que l’autre. Restez aussi à l’affut de vos paroles, lorsque vous discutez de vos options de carrière avec votre entourage. Si, chaque fois qu’un proche vous incite à prendre une décision plutôt qu’une autre, vous réalisez que votre réponse ressemble toujours à « oui, mais… », le « mais », cette réticence, peut être un indice que votre cerveau émotionnel tente de vous faire parvenir.
 

Catherine Carbonneau-Bergeron est conseillère d’orientation et cumule plus d’une décennie d’expérience en counseling. Passionnée et curieuse, elle est une praticienne dévouée, mais demeure toujours attirée par le monde de la recherche et se dit enthousiaste de faire part de ses lectures et de ses découvertes sur les thèmes de l’éducation, de l’emploi et du mieux-être. 
 

 

Références

[1] Suddendorf, T. (2019, 23 janvier). Qu’est-ce qui nous distingue des animaux? Cerveau & Psycho.
https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/cognition/qu-est-ce-qui-nous-distingue-des-animaux-15876.php
[2] Lehrer, J. (2009). Faire le bon choix : comment notre cerveau prend ses décisions. Paris : Robert Laffont.
[3] Balance, C. (2012). La voix de l’intuition : l’entendre, la reconnaître, la suivre. Montréal : Éditions de l’Homme.
[4] Cyr, M. (2008). La petite voix : comment aiguiser mon intuition et m’en servir tous les jours pour mieux vivre. Montréal : Éditions Transcontinental.
[5] Kahneman, D. (2012). Système 1, système 2. Les deux vitesses de la pensée. Paris : Flammarion.
 
Photo : Andres Ayrton, Pexels.com