Du décrochage scolaire à la mise en projet. Comment accompagner des ados dans leurs efforts de raccrochage

 
Par Sarah Ait Gherbi, conseillère d’orientation et doctorante en éducation
 
Chaque année au Québec, plus de 12 000 élèves du secondaire quittent l’école sans avoir obtenu de diplôme ni de qualification [1]. Leurs histoires de décrochage sont singulières, complexes et multifactorielles. Heureusement, ils sont nombreux à vouloir sortir de ce cercle vicieux. Mais alors, comment accompagner ces personnes adolescentes dans leurs efforts de raccrochage?
 

Raccrochage comme posture « émancipatrice »

Accompagner des jeunes dans leurs efforts de raccrochage, c’est les aider à développer un projet de vie, à s’engager dans sa réalisation, à se réapproprier un pouvoir d’action et à travailler son estime de soi. C’est, avant tout, savoir s’adapter. Il existe une grande variété de causes tant personnelles et familiales que scolaires et sociales qui amènent le jeune à quitter l’école. La posture de la personne intervenante qui accompagne une personne adolescente en situation de raccrochage peut être qualifiée de labile; elle s’ajuste et se redéfinit au regard d’une situation. C’est en m’appuyant sur la méthode de Motivation Globale issue d’une recherche-action [2] et sur ma propre expérience de praticienne que je vais tenter de mettre en lumière les grandes lignes du processus de raccrochage, lesquelles ne prétendent pas à l’exhaustivité.
 

Conduire la première rencontre

La métaphore pour se présenter auprès du jeune

Dès le début de la rencontre, le jeune a parfois besoin d’identifier la personne intervenante, de mieux comprendre son rôle. Celle-ci pourrait donc avoir recours à une métaphore pour se présenter. Par exemple, si le jeune aime le hockey, la personne intervenante pourrait utiliser la comparaison sportive suivante :
― Quel est ton joueur préféré?
― C’est Shea.
― Considère que je suis Claude, l’entraineur de Shea. Claude cherche avec lui comment utiliser au mieux toutes ses ressources, toutes ses qualités, compte tenu de la difficulté du match. C’est Shea qui joue le match, c’est grâce à lui-même s’il gagne. Et c’est lui qui choisit ce qu’il veut entreprendre comme challenge. Claude l’aide à utiliser ses propres ressources. Tu comprends mieux? 
 
La personne intervenante crée les conditions qui permettent de construire un rapport de confiance entre le jeune et elle. La confiance est un élément essentiel à l’amorce de la phase de raccrochage.
 

Phase de raccrochage

L’objectif de l’entretien de raccrochage est d’induire chez le jeune un désir de changement. La personne intervenante n’a pas en face d’elle un jeune à qui il suffit de transmettre des informations ou donner des conseils. Elle doit adopter une logique d’autonomisation centrée sur la personne du jeune. Elle l’invite à se positionner en situation d’être « acteur ». Comment? D’une part, en offrant au jeune un espace pour s’exprimer, parler de ce qui l’a poussé à quitter l’école, décrire son univers émotionnel et ses besoins, parce que l’expression de soi est la première condition de l’implication. D’autre part, en accompagnant cette personne adolescente dans le développement d’un projet de vie qui prend notamment en compte sa situation personnelle et ses attentes.
 

Accompagnement personnalisé

Accompagner ici et maintenant 

L’objectif de l’accompagnement personnalisé est de faciliter la réalisation du projet ciblé. Souvent, deux types de tensions s’opposent à l’adoption par le jeune d’un comportement de raccrochage : les tensions internes (psychologiques, gestion des émotions) et externes (tensions familiales, relationnelles, problèmes judiciaires). Cependant, l’accompagnement vers le changement ne devrait pas se centrer sur la résolution de problèmes (orientée vers le passé). La personne intervenante l’aborde sous l’angle d’un projet (attirant, valorisant) à réaliser, orienté vers le futur, vers le changement souhaité par le jeune. Pour cela, c’est la situation actuelle du jeune qui sert de guide. Cet angle d’approche est structurant et apprécié par le jeune. Il devient une personne qui chemine avec assurance vers un projet de vie qu’il a choisi. La réussite de son projet déclenchera l’enthousiasme nécessaire à la concrétisation de projets ultérieurs, fera « boule de neige ».
 

Accompagner à plusieurs : un processus de co-construction

Par mon expérience, je retiens qu’« il faut tout un village pour accompagner une personne adolescente dans ses efforts de raccrochage ». Face à des jeunes en situation de raccrochage, un accompagnement pluriel et concerté constitue une condition sine qua nonde la mise en projet du jeune et de la poursuite de son engagement. Un processus de co-construction renvoie à la fois à des valeurs humanistes de partage (nous collaborons) et à des notions d’efficience (nous sommes plus efficaces à travailler ensemble qu’individuellement). En outre, la personne intervenante travaille avec des jeunes raccrocheurs et leurs parents et en synergie des forces vives de la communauté pour, notamment, assurer une amélioration continue de ses interventions.
 

Clôturer l’accompagnement et évaluer les résultats

Des microtransformations, révélatrices de raccrochage

La personne intervenante offre un suivi individualisé au jeune pour favoriser, spécifiquement, son raccrochage. Le suivi se termine à partir du moment où la personne adolescente a intégré et a poursuivi suffisamment longtemps son projet de vie. Par ailleurs, la personne intervenante pourrait être amenée à accompagner des jeunes déscolarisés parmi les plus en difficulté. Elle ne devrait donc pas uniquement évaluer son travail selon le nombre de jeunes qui se mettent en projet, par un retour aux études ou par un accès à un emploi. Ce serait réducteur et ne tiendrait pas compte de la complexité des situations rencontrées et des priorités de travail. Une mise en projet devient secondaire lorsque les besoins fondamentaux des jeunes (sécurité, protection, santé, etc.) ne sont pas comblés. Certains contextes (familiaux et personnels) ne permettent pas d’envisager ni de maintenir une intégration dans un projet scolaire ou professionnel. La priorité de la personne intervenante est alors de travailler, par microchangements, sur le rapport du jeune à soi et à autrui, en développant sa confiance en soi et sa capacité de pouvoir agir sur son environnement. Ce n’est que lorsque le jeune est sur ce chemin qu’un projet de vie peut être envisagé.
 
En somme, aider au raccrochage des jeunes, c'est éviter des « générations perdues », c’est réduire les répercussions des inégalités sociales. C’est aussi favoriser un mieux-être, non seulement pour le jeune, mais également pour les autres, sa famille et la société entière.
 
 
[1] Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (2015). Bulletin statistique de l’éducation - les décrocheurs annuels des écoles secondaires du Québec, Québec, Gouvernement du Québec.
 
[2] Roubaud, N. et Sztencel, C. (2012). Accompagner des ados en rupture scolaire : La Motivation Globale. Bruxelles : De Boeck.