Bien-être et orientation autodéterminée

Par Louis Cournoyer, Ph. D., c.o., professeur-chercheur à l'UQAM, directeur de la Clinique Carrière
 
Depuis quelques mois, je m’intéresse au concept de « bien-être subjectif ». Rattaché au courant de la psychologie positive, ce sujet connait depuis les 15 dernières années une popularité importante en matière de recherche scientifique et d’approches d’intervention (Julio, 2017). Que l’on soit un adolescent en pleine démarche de choix d’un programme et d’un établissement scolaire, un adulte en transition de carrière désireux de donner plus de sens à sa vie professionnelle à venir ou encore une personne en recherche de stratégies d’adaptation socioprofessionnelle pour mieux affirmer ses besoins auprès de son employeur, nos aspirations et nos actions tendent humainement vers une intention de bien-être.
 

Bien-être subjectif et autodétermination

Le bien-être subjectif peut être, entre autres, vu de manière « hédoniste », c’est-à-dire en tant qu’accumulation et maximisation de sensations de plaisir. C’est souvent une vue à court terme, qui, telle une dépendance, doit être reproduite encore et encore, avec des doses toujours plus importantes, afin d’atteindre la sensation recherchée (Deiner et Scollon, 2003). En orientation scolaire et professionnelle, cela pourrait se rapporter à une prise de décision de carrière précipitée, impulsive, fondée principalement sur la recherche d’émotions positives à courte échéance, sinon sur l’évitement d’émotions négatives. On peut penser, pour des raisons tout à fait légitimes, mais tout de même extrinsèques, à une orientation centrée avant tout sur les revenus, le prestige, le pouvoir, lesquels sont plus souvent des moyens que des fins. En questionnant l’utilité visée de ces raisons, on peut découvrir justement ces émotions positives à rechercher ou négatives à éviter.
 
Ce même concept de bien-être subjectif peut être vu de manière dite « eudémonique ». À ce moment, il est question d’une quête active d’expression de son potentiel, et ce, tant dans l’acte de se préparer, de réaliser ou de revivre des expériences expressives de ses intérêts, de concordance de ses valeurs, de mobilisation de ses habiletés, en interrelation avec des personnes significatives et nourrissantes. La théorie de l’autodétermination de Deci et Ryan s’inscrit dans cette deuxième perspective. Pour ces auteurs, ce qui nourrit la motivation intrinsèque, le sens, voire dans le cas présent, le bien-être de la personne, à moyen et long terme, c’est l’engagement dans des actions — réflexives ou comportementales — qui permettent de satisfaire trois besoins fondamentaux propres à tout être humain nonobstant son origine, son statut socioéconomique, sa personnalité, etc. : l’autonomie, la compétence et l’appartenance.
 
  • L’autonomie renvoie au besoin de maitrise de son potentiel d’action. Elle n’est pas à confondre avec l’indépendance, laquelle implique une exclusion ou un rejet d’ingérence extérieure à soi. L’autonomie consiste à faire appel à l’ensemble de ses ressources internes (intérêts, valeurs, connaissances, tempérament et traits de personnalité) et externes (relations sociales, conditions familiales, environnementales et autres) dans le but de choisir et d’agir librement, de se gouverner et de se déterminer soi-même, de s’affirmer en toute intégrité, notamment sur les plans moraux et intellectuels.
  • La compétence se rapporte au besoin de croissance, de développement et d’intégration de sens. Elle inclut, mais ne s’y limite pas, le « sentiment » d’efficacité personnelle; c’est la capacité d’affecter les autres, les choses, son environnement en fonction d’un objectif de production ou de transformation sur celles-ci. J’aime bien la définition de l’Ordre des conseillers et des conseillères d’orientation du Québec à cet effet qui suggère que les compétences sont « des actions, observables et concrètes […] qui supposent la maitrise de connaissances et d’habiletés, de même que la présence d’attitudes susceptibles de qualifier ces actions et responsabilités. » (OCCOQ, 2004, p. 2)
  • L’appartenance sociale réfère au désir de vivre en harmonie et interdépendance avec les personnes et les environnements qui nous ressemblent. C’est un besoin de maintenir et développer son affiliation à sa famille, ses amis, à sa ville, etc. L’appartenance sociale présente des rattachements aux concepts de socialisation primaire (famille, personnes et lieux significatifs de la prime enfance) et secondaire (amis, personnes et lieux significatifs au moment de la distanciation par rapport à l’environnement familial, souvent à l’entrée dans l’adolescence), par lesquels sont transmis les normes, les mœurs, les valeurs éducatives, relationnelles, professionnelles et autres qui vont constituer notre conception de la manière d’être et d’interagir avec la réalité sociale.
 
S’orienter implique également de tenir compte des dimensions de la personne proposées par l’OCCOQ (2010) dans son Guide d’évaluation en orientation, auquel j’ai eu l’occasion de participer, soit :
 
  • Fonctionnement psychologique : tempérament, intérêts et valeurs, croyances, personnalité, besoins fondamentaux, sensibilité, estime, confiance en soi, motivation, affirmation et expression de soi, rigueur et discipline, etc.
  • Ressources personnelles : connaissances générales, de soi, du monde; expériences de vie, professionnelles et scolaires; aptitudes, habiletés, capacités; acquis formels et informels; contacts et réseaux sociaux; soutien social, santé physique et mentale, situation de handicap; diplômes et compétences; langues parlées, permis de conduire, possession d’un véhicule, etc.
  • Conditions du milieu : valeurs, normes, dynamiques relationnelles au sein de sa famille, son couple, son groupe de pairs; opportunités et contraintes en termes de possibilités d’études et d’emploi; conditions financières, résidentielles et géographiques, etc.   
 

S'orienter vers le bien-être : vous avez besoin d'une conseillère, conseiller d'orientation?

En regard de ce qui est exposé préalablement, une démarche d’orientation éclairée pourrait prendre appui sur les étapes et les principes suivants :
 

PHASE 1 : LES DIMENSIONS ORIENTANTES DE VOTRE PERSONNE

  1. Inventorier, catégoriser, puis spécifier les dimensions de votre personne, soit vos propres ressources, vos modalités de fonctionnement psychologique et les conditions de vie (au-delà de votre milieu) primordiales pour vous, afin de vous retrouver dans un programme d’étude, un emploi, des conditions de travail. Que vous soyez adolescent ou adulte, malgré son titre, le livre L’Ado en mode décision : Sept profils pour comprendre et aider son choix de carrière, propose des dizaines d’activités d’exploration de soi utiles à cette tâche.
  2. Explorer des projets possibles d’études, de travail ou d’adaptation de votre vie au travail (selon votre besoin propre d’orientation comme jeune ou adulte) qui, à priori, vous intéressent. La section Métiers et professions du site Monemploi.com peut vous aider à cet effet.
  3. Pour chacun de ces projets, essayer de les rattacher, voire de les confronter, aux dimensions de votre personne telles que considérées au point 1. Il s’agit ici de comparer ces diverses ressources personnelles, modalités de fonctionnement psychologique ou conditions de vie à ce qui caractérise le projet en question, tel qu’il peut être décrit sur papier, sur les sites Internet d’information, mais aussi à partir d’une enquête auprès de personnes poursuivant ce type d’études ou exerçant ce type d’activité professionnelle.
 

PHASE 2 : LA RÉPONSE À VOS BESOINS FONDAMENTAUX

  1. Abordez maintenant les projets qui se qualifient à la première phase en fonction de vos besoins spécifiques et contextualisés à votre réalité bien personnelle d’autonomie, de compétence et d’appartenance sociale. Comment le projet X va-t-il vous permettre de vous sentir plus autonome, plus compétent, plus en appartenance sociale?
 

PHASE 3 : AU-DELÀ DE L’ADÉQUATION, LES RÉSISTANCES…

  1. Parfois, lorsque notre besoin d’orientation est plutôt un désir d’information ou de méthode (voir à ce sujet ma chronique « Trois façons de s’orienter »), la réponse se fait de manière logique, voire évidente. Toutefois, lorsqu’il s’agit véritablement d’un besoin d’orientation, il est question de présence d’une impasse décisionnelle. Autrement dit, bien que tel ou tel projet rejoigne pleinement les dimensions de votre personne que vous voulez mettre de l’avant, et qu’il réponde pleinement à vos besoins fondamentaux d’autonomie, de compétence et d’appartenance sociale… vous avez des craintes, de peurs, des doutes… des résistances. C’est ici que vous risquez d’avoir besoin d’une conseillère, d’un conseiller d’orientation, pour vous accompagner dans l’exploration, la compréhension et la mise en place de stratégies d’autorégulation en regard des mécanismes d’autoprotection que cette pression de changement fait « naturellement » naitre en vous (au besoin, lire à ce sujet « Prêt à changer! Vraiment? »).
 
En résumé, prendre une décision de carrière et réaliser un projet d’études ou professionnel centré sur un meilleur bien-être subjectif, c’est s’engager à bien explorer et comprendre les dimensions centrales de sa personne, l’expression toute personnelle de ses besoins d’autonomie, de compétence et d’appartenance sociale. Mais c’est aussi, sinon surtout, de traverser l’expérience de l’impasse décisionnelle rattachée à la mise en œuvre de stratégies d’autorégulation adaptatives face à ses mécanismes d’autoprotection. Lors de prochaines chroniques, j’explorerai avec vous d’autres perspectives du concept de bien-être subjectif et de son apport possible pour les pratiques d’orientation.
 

Références

  • Deiner, E., & Scollon, C. (2003, October). Subjective well-being is desirable, but not the summum bonum. In University of Minnesota Interdisciplinary Workshop on Well-Being (pp. 23-25).
  • Julió, L. (2017). Processus de réalisation de buts personnels et bien-être subjectif : synthèse et applications. Revue québécoise de psychologie38 (2), 81-99.
  • Ordre des conseillers et des conseillères d’orientation du Québec (2004). Profil de compétences des conseillers d’orientation. Montréal : OCCOQ.
  • Ordre des conseillers et des conseillères d’orientation du Québec (2010). Guide d’évaluation en orientation. Montréal : OCCOQ.
  • Ryan, R. M. & Deci, E. L. (2000). Self-determination theory and the facilitation of intrinsic motivation, social development, and well-being. American Psychologist, 55, 68-78.