Allonger la durée de sa formation lorsqu’on est en situation de handicap : un pari gagnant ou risqué?

 
Par Émilie Robert, conseillère d’orientation au Collège Montmorency et auteure
 
Suivre un programme d’études collégiales en trois, quatre ou cinq ans? Un baccalauréat en six ans? Cela est de plus en plus commun chez les étudiants en situation de handicap des établissements postsecondaires. Cet accommodement semble favoriser leur réussite, mais y a-t-il des risques à développer ses compétences sur une plus longue période, à une époque où tout va de plus en plus vite?
 

Le principe d’accommodement raisonnable

Au Québec, les étudiants ayant un trouble d’apprentissage, du développement, de la santé mentale ou une limitation fonctionnelle ont tous le droit de bénéficier d’accommodements dits « raisonnables » pour leur donner les mêmes chances de réussite que quiconque. À l’école primaire et secondaire, ces accommodements prennent principalement la forme d’octroi de temps supplémentaire pour la passation des examens, de recours à des outils technologiques ou d’un accompagnement personnalisé, notamment d’un éducateur spécialisé, s’ils ne sont pas dans une classe spécialisée. Toutefois, la durée des études demeure prescrite dans le temps, sauf en cas d’échec.
 
Par ailleurs, la très grande majorité des programmes de formation professionnelle (DEP) n’accordent pas cet accommodement. L’enseignement est présenté par compétence et non pas par cours. Les étudiants doivent être présents durant toutes les heures d’enseignement afin d’acquérir les compétences nécessaires pour accéder à la compétence suivante.
 
Aux études collégiales et universitaires, tout étudiant a le droit de choisir le nombre de cours qu’il suit. Ce choix a pour effet d’allonger les études au cégep ou à l’université. La majorité des programmes d’études l’accepte, sauf les programmes conçus en cohorte où déroger au cheminement prescrit entraine d’importantes conséquences (par exemple : en enseignement ou dans les professions de la santé). Si cela retarde l’entrée sur le marché du travail, pourquoi un étudiant aurait-il avantage à allonger son cheminement?
 

Favoriser la réussite

Pour les étudiants ayant un trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH), un trouble anxieux ou un trouble du spectre de l’autisme (TSA), avoir beaucoup d’exigences en même temps peut être source de nombreuses difficultés. De plus, si l’étudiant a droit à du temps supplémentaire pour ses examens et que son horaire de cours est très chargé, il ne pourra pas utiliser son temps supplémentaire.
 
Les jeunes adultes aux études collégiales sont en plein apprentissage de l’autonomie et du développement de leur sens de l’organisation. Si l’on ajoute un trouble neurologique ou de santé mentale à l’équation, cela devient très dur d’organiser son temps d’études et de gérer ses priorités. Cela pourra nécessiter une année supplémentaire, voire deux, pour développer cette compétence à bien organiser son travail scolaire.
 
S’inscrire à moins de cours engendre donc moins de travaux et d’examens à réaliser en même temps et favorise de meilleures conditions à l’apprentissage de la gestion du temps, des priorités et du stress. Les risques d’échecs sont alors moins grands. Et notons que les échecs retardent tout autant la diplomation que l’allongement du parcours scolaire, en plus de nuire au dossier scolaire. Les collégiens en situation de handicap qui prennent une année supplémentaire pour terminer leur programme d’études sont généralement satisfaits de cet accommodement, et leurs résultats scolaires sont comparables à ceux de la population étudiante générale.
 

Aller lentement à une époque où tout va vite

Si l’allongement du cheminement présente plusieurs avantages, il y a tout de même quelques inconvénients dont il faut tenir compte.
  • Dans certains champs d’études, les connaissances enseignées aux étudiants évoluent vite. L’étudiant qui prend plusieurs années à terminer un programme peut se retrouver pénalisé, car la matière apprise en début de parcours n’est plus à jour. Les domaines de l’informatique et du multimédia en sont des exemples. Les logiciels utilisés sont souvent renouvelés, et l’étudiant devra par lui-même faire des démarches pour se mettre à jour.
  • D’autres domaines, comme les professions de la santé, nécessitent une pratique constante de certaines méthodes pour devenir rapides et habiles, comme en soins infirmiers. Si l’étudiant est privé de cours pratiques ou de stages en raison d’un allongement de cheminement, il peut être « rouillé » lorsqu’il retourne dans des activités pédagogiques pratiques.
  • Les jeunes pour qui les relations interpersonnelles sont plus difficiles à établir et à maintenir (comme des jeunes ayant un TSA), s’adapter constamment à une nouvelle cohorte d’étudiants demande plus d’efforts, comme de se trouver de nouveaux coéquipiers.
  • L’étudiant en situation de handicap devra augmenter graduellement sa charge de travail scolaire au fur et à mesure qu’il avance dans sa formation, car l’employeur qui l’embauchera aura les mêmes attentes de rapidité et de productivité qu’envers les autres.
En somme, il est recommandé que les étudiants ayant un trouble neurologique, de santé mentale ou une limitation fonctionnelle commencent leurs études collégiales ou universitaires en diminuant leur charge de travail et en se donnant le temps de se développer comme apprenant et futur travailleur. Toutefois, cet accommodement vient avec un prix, et le jeune devra à la fois se mettre à jour et se préparer graduellement au marché du travail où tout va toujours de plus en plus vite.