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Prendre son mal en patience!
Par : Francine Bordeleau

Malgré les plans relatifs aux effectifs, la détermination de « cibles régionales » et la reconfiguration du réseau, le secteur de la santé et des services sociaux peine à résoudre ses problèmes de main-d'œuvre. Et en ce qui concerne les médecins, la pénurie risque de sévir encore pendant cinq bonnes années, si ce n'est davantage.

En 2005 et 2006, le réseau québécois de la santé et des services sociaux aura connu une période plutôt mouvementée : négociations avec les médecins, autant les omnipraticiens que les spécialistes, restructuration syndicale complète visant à diminuer le nombre d'unités d'accréditation (qui est passé de 3 600 à 700), et recon-figuration consécutive à la création des centres de santé et de services sociaux en 2004. Ces CSSS sont conçus pour assurer une meilleure continuité des soins et favoriser une meilleure utilisation des ressources, notamment en réduisant les recours systématiques à l'urgence. Permettront-ils effectivement au réseau de mieux respirer? En tout cas, le Dr Yves Lamontagne, présidentdirecteur général du Collège des médecins du Québec (CMQ), semble les voir d'un assez bon œil.

      C'est un pas, mais il en faudra beaucoup d'autres pour procéder à la remise en forme d'un réseau qui pèse de plus en plus lourd. En 2006, le secteur absorbe en effet 22 milliards de dollars, soit 43 % du budget de l'État québécois, ce qui représente une augmentation de 6,3 % par rapport à l'année précédente. Tout cela dans un contexte où les revenus de l'État, eux, n'augmentent que de 2 à 2,5 % par an, et où la population vieillit à la vitesse grand V.

      Par conséquent, la main-d'œuvre du réseau vieillit aussi. « Cela ralentit considérablement nos efforts », dit Daniel Poirier, directeur de la main-d'œuvre médicale au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). Ainsi, au cours des dernières années, le nombre d'admissions a pu progressivement augmenter dans les facultés de médecine, pour passer de 400 en 1998 à près de 800 en 2004. En fait, les facultés tournent à plein régime! Mais cette augmentation du nombre de médecins qui commenceront à entrer dans le réseau en 2007 aura peu d'effet dans l'immédiat, car entre 200 et 400 médecins prennent leur retraite chaque année.

      Sur le front de la main-d'œuvre infirmière, les nouvelles sont en revanche nettement meilleures. « Le climat est plutôt bon et nous avons une belle nouvelle génération », résume Gyslaine Desrosiers, présidente de l'Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec. L'OIIQ a délivré près de 3 000 nouveaux permis en 2004 ainsi qu'en 2005, par rapport à un peu moins de 1 000 en l'an 2000. Du « sang neuf » remplace donc les quelque 2 500 infirmières qui partent à la retraite chaque année. « À l'heure actuelle, sur le plan national, nous sommes en situation de relatif équilibre », constate Sylvie Hains, directrice de la planification et des soins infirmiers au MSSS. Michel Boudreau, directeur des ressources humaines au Centre hospitalier universitaire de Québec (CHUQ), estime toutefois que « ce secteur demeure fragile ».

Répartir… la pénurie

À l'heure actuelle, le Québec compte environ 15 600 médecins, dont 8 000 spécialistes. « Il manque 500 omnipraticiens et 500 spécialistes », estime le Dr Lamontagne. Or, compte tenu du temps de formation requis par rapport aux départs prévus, « on vivra encore des moments difficiles pendant les dix prochaines années », affirme pour sa part Michel Pelletier, directeur général de l'Agence des services de santé et des services sociaux du Bas-Saint-Laurent.

      Cette région se sait mieux dotée que d'autres : elle comptait, au printemps 2006, 169 médecins spécialistes, dont 95 à Rimouski, qui offre des services suprarégionaux, et 65 à Rivière-du-Loup. « Étant donné notre plan régional d'effectifs médicaux (PREM) et les départs prévus cette année, nous accusons tout de même un déficit officiel de 67 spécialistes », dit M. Pelletier. Le PREM, c'est le grand outil de distribution régionale des médecins. Le MSSS dégage en outre une enveloppe annuelle globale de 7 à 8 millions de dollars pour un panier de mesures « facilitantes » : stages, primes d'installation et de maintien des médecins, soutien des résidents… Avec des résultats mitigés : cette année, la pénurie frappe 11 des 18 régions sociosanitaires du Québec.

      « L'attrait des centres urbains sera toujours le plus fort. Mais les médecins resteraient davantage dans les régions plus éloignées si, par-delà l'argent, ils se voyaient offrir une meilleure qualité de vie, soutient le Dr Lamontagne. Cela passe notamment par la mise en place d'équipes minimales : par exemple, le fait de baser quatre chirurgiens dans un gros centre hospitalier régional et de les transporter dans les établissements plus petits au gré des besoins. » Plusieurs hôpitaux, il est vrai, ont « brûlé » leurs spécialistes parce que ceux-ci étaient obligés, faute de collègues, d'assurer les gardes de soir, de nuit et de fin de semaine. « On ne peut pas avoir tout partout », tranche le président du CMQ. En outre, le Québec, pourtant précurseur en la matière il y a quelque temps, a, selon lui, le grand tort de ne pas assez développer la télémédecine (consultations à distance), une technologie qui donne un accès virtuel à divers professionnels.

      Les disciplines « déficitaires »? La liste est longue : médecine générale, chirurgie générale, cardiologie, gastro-entérologie, rhumatologie, psychiatrie, radiologie diagnostique, obstétrique, gynécologie, pédiatrie générale, médecine interne et pathologie. La pathologie est carrément moribonde, par manque récurrent d'inscrits dans les facultés, et on doit se con-tenter de seulement 24 internistes, des spécialistes cependant fort utiles car ils peuvent diagnostiquer et traiter plusieurs maladies à la fois. La pénurie est présente également dans d'autres professions : pharmaciens en établissement – la pratique dans le privé est plus lucrative –, ergothérapeutes, physiothérapeutes, travailleurs sociaux, techniciens en tout genre (en radiodiagnostique, en électrophysiologie, en inhalothérapie, en radio-oncologie, etc.). « Ces temps-ci, curieusement, on a de la difficulté à trouver des techniciens en administration! » signale M. Boudreau. En fait, le manque d'employés frappe de nombreux secteurs d'activité, mais elle est évidemment perçue comme plus grave dans celui de la santé et des services sociaux, car c'est de lui que dépend le bien-être de la population.

Redéfinition de tâches

Pendant que s'accentuait la pénurie de médecins, les infirmières revendiquaient, quant à elles, un élargissement de leur champ d'exercice. C'est maintenant chose faite pour l'ensemble des quelque 52 000 infirmières du réseau (l'OIIQ comptant au total environ 68 000 membres). « Elles peuvent désormais faire davantage d'activités sans prescription médicale », affirme Mme Desrosiers. L'éventail des tâches des 13 000 infirmières auxiliaires a également été quelque peu élargi.

      Les infirmières cliniciennes (détentrices d'un baccalauréat) et les infirmières praticiennes (détentrices d'une maîtrise) peuvent donc se livrer à une « pratique avancée » qui empiète sur le champ traditionnel de la profession médicale. Elles peuvent ainsi détecter des complications, prescrire des médicaments et des tests, amorcer des traitements, procéder à des techniques effractives. « Les infirmières associent ces nouvelles tâches à une augmentation de leur autonomie et elles se sentent plus valorisées », confie Mme Desrosiers pour qui l'enjeu est de « trouver une meilleure adéquation entre ce que les infirmières peuvent réellement faire et les besoins des milieux ». Actuellement, cette pratique avancée a cours dans trois spécialités : en néphrologie, en cardiologie et en néonatalogie. Les ententes avec le CMQ visant à déterminer quels actes médicaux peuvent être confiés aux infirmières ne sont pas encore con-clues, même si le Dr Lamontagne se porte garant de la bonne foi des médecins dans ce dossier.

      Quoi qu'il en soit, le réseau semble décidé à confier plus de responsabilités à son personnel infirmier. « On exige que les cliniciennes aient des tâches en rapport avec leur formation », ajoute Mme Hains. En témoigne le rôle d'infirmière « pivot » (coordination, supervision et suivi des soins) que jouent déjà quelques cliniciennes au sein d'équipes interdisciplinaires, ce qui, dans une perspective de continuité des services, prendra sans doute de l'ampleur à l'avenir. Au bout du compte, « le baccalauréat est de plus en plus souvent demandé », affirme Mme Desrosiers. Ainsi, le réseau aurait besoin de 1 500 nouvelles bachelières par année.

      Mais il a toujours besoin, aussi, de ses infirmières auxiliaires et, dans ce domaine, le MSSS ne prévoit pas de pénurie. « Elles sont là pour rester, dans un contexte où les besoins continuent de croître, et elles seront particulièrement utiles en gériatrie, voire pour les soins à domicile », dit encore Mme Desrosiers. Les 36 000 préposés aux bénéficiaires que compte le réseau ne sont pas de trop non plus, et ceux qui ont reçu une bonne formation n'auront jamais de difficulté à décrocher un emploi.

Assister les aînés

Le vieillissement de la population aidant, les patients des centres hospitaliers de soins de longue durée (CHSLD) et des résidences privées pour personnes âgées augmentent, de sorte que le besoin de préposés aux bénéficiaires n'est pas près de diminuer. Ceux-ci sont bien sûr appelés à travailler auprès de tous les types de malades hospitalisés, mais les quelque 115 000 Québécois âgés qui vivent actuellement dans des centres d'hébergement publics ou privés influencent fortement la répartition de la main-d'œuvre. Ainsi Odette Bolduc, conseillère en gestion des ressources humaines à l'Association québécoise des établissements de santé et de services sociaux (AQESSS), évoque le cas d'un CHSLD montréalais qui « cherche au moins 100 préposés aux bénéficiaires par année »!

      Les CHSLD ont recours à des corps d'emploi variés : infirmières, infirmières auxiliaires, ergothérapeutes, physiothérapeutes, nutritionnistes, techniciens en loisirs… Les préposés, dont le rôle est d'assurer les soins de base, jouent un rôle clé dans les CHSLD, car « les personnes hébergées sont des cas de plus en plus lourds, en perte importante d'autonomie, souligne Mme Bolduc. Aussi les établissements jugent-ils nécessaire d'améliorer les compétences relationnelles et la formation générale des préposés ». Des 32 000 bénéficiaires des CHSLD publics, la moitié a 85 ans ou plus et les trois quarts souffrent de la maladie d'Alzheimer et d'autres troubles cognitifs.

      Même son de cloche du côté de l'Association des résidences et des CHSLD privés du Québec (ARCPQ), bien que, dans ce cas, les personnes hébergées représentent des cas moins lourds. « Le vieillissement des bénéficiaires, dont l'âge moyen se situe dans les 80 ans, oblige les résidences à offrir davantage de services d'aide, dit la directrice générale Micheline L. Lanthier. Par ailleurs, le personnel doit avoir une formation qui lui permette de détecter les besoins particuliers. » Ainsi, quand une personne est constamment assise devant sa télé, c'est peut-être qu'elle souffre de problèmes d'équilibre ou de douleurs arthritiques qui lui rendent difficile le fait de se lever. Le préposé doit donc connaître l'évolution nor-male du processus du vieillissement.

      Résidences privées comme CHSLD connaissent une pénurie « relative » de personnel. « Chose certaine, le secteur bouge beaucoup; on construit, et la demande va croissant », dit Mme Lanthier. Selon elle, les résidences privées, qui sont des unités de vie, pourront apparaître à d'aucuns comme des milieux de travail moins stressants que les CHSLD publics. Dans ceux-ci, en revanche, les préposés bénéficient des conditions du réseau et travaillent davantage en interdisciplinarité.

Au secours des jeunes

Si la situation de nombre d'aînés est préoccupante, celle de certains enfants et ados ne l'est pas moins : 100 000 d'entre eux reçoivent les services de l'un ou l'autre des 16 centres jeunesse du Québec. Ceux-ci, responsables des jeunes qui tombent sous le couvert de la Loi sur la protection de la jeunesse, comptent au total quelque 13 000 employés, dont 8 000 techniciens ou professionnels de la santé et 4 000 éducateurs ayant une formation en Techniques d'éducation spécialisée. Et chez eux aussi, on a besoin de relève!

      L'objectif premier des centres : alléger la tâche des éducateurs en augmentant leur nombre. « Le standard reconnu est de un intervenant pour 16 jeunes (le “1-16”). Or le ratio actuel dans l'ensemble de la province est plutôt de 1 pour 23 », signale Yves Faucher, directeur-conseil en ressources humaines à l'Association des centres jeunesse du Québec (ACJQ). Atteindre ce niveau paraît d'autant plus indispensable qu'à l'instar des personnes âgées, la clientèle des 0 à 18 ans semble constituée de cas de plus en plus lourds. « Plusieurs de nos jeunes ont des problèmes de santé mentale – une réalité très présente chez les jeunes de 6 à 11 ans – et ont besoin d'un “multidiagnostic” », constate M. Faucher. Les centres jeunesse en hébergent « seulement » 20 000, ceux qui doivent être sortis du milieu familial mais qui ont besoin de trop d'encadrement pour pouvoir être dirigés vers des ressources intermédiaires comme les fa-milles d'accueil.

      Les centres jeunesse présentent l'intérêt d'être des milieux très professionnels, fait valoir M. Faucher, fondés sur des équipes multidisciplinaires où se côtoient psychoéducateurs, travailleurs sociaux, psychologues, sexologues, criminologues, etc. Les diplômés dans toutes ces disciplines sont toujours les bienvenus, mais, actuellement, l'accent est mis sur le recrutement d'éducateurs.

Petites et grandes séductions

Dans les centres jeunesse, les centres hospitaliers et les CHSLD, les stages – d'ailleurs obligatoires pour toutes les personnes qui vont devoir s'occuper des bénéficiaires – constituent une méthode de recrutement privilégiée. « Les défis de recrutement, puis de maintien des ressources sont énormes », assure M. Boudreau, et les établissements dévoilent leurs cartes pendant les stages. Pour les infirmières par exemple, le CHUQ a dans son panier une aide à la préparation des examens de l'Ordre, des offres d'emploi, des prestations de travail garanties, des programmes de mentorat, etc. De plus, souligne avec à-propos Mme Desrosiers, « le transfert des connaissances, qui nécessite un jumelage entre infirmières expérimentées et nouvelles infirmières, constitue un enjeu important ».

      L'an dernier, tous types de postes confondus, le CHUQ a dû remplacer 1 100 de ses 8 500 employés! « Nous suivons les taux de maintien en emploi de très près, car le tout n'est pas d'attirer, encore faut-il garder. Les actions locales que nous avons mises en place pour favoriser le maintien en emploi ont notamment consisté à réduire le nombre de postes précaires, à faciliter la conciliation travail-vie personnelle, à donner une formation continue de pointe et, de façon générale, à tenter de nous adapter aux réalités du personnel », résume M. Boudreau. Ce dernier reconnaît toutefois qu'un centre hospitalier universitaire situé dans une région comme celle de Québec possède certains avantages comparatifs. La région de Montréal-Centre, elle, se voit quelque peu délaissée au profit des hôpitaux de la Rive-Sud, de sorte qu'on commence même à y constater une certaine pénurie d'infirmières! Sans compter que Toronto vient recruter des infirmières à Montréal – un comble!

      « À l'échelle provinciale, il faut assouplir nos structures professionnelles, de façon à mieux reconnaître l'expérience quand il s'agit d'émettre des permis à des personnes formées à l'étranger : cela contribuera à augmenter notre main-d'œuvre. Par ailleurs, chaque région doit aussi faire des activités de promotion en fonction de sa réalité propre », affirme Mme Hains.

      M. Pelletier de l'Agence Bas-Saint-Laurent en sait quelque chose : « Chez nous, les omnipraticiens doivent pouvoir faire de l'urgence, du bureau, de l'obstétrique, etc. Bref, nous mettons en évidence l'intérêt d'une pratique diversifiée. Mais nombre de médecins préfèrent malheureusement la routine! »

      Le MSSS s'attelle fermement à la planification de la main-d'œuvre et à la coordination des services offerts à la population, dont l'accès aux services ultraspécialisés. Pendant ce temps, le réseau embauche au bas mot 15 000 personnes par année, et le rythme sera maintenu pendant un bon moment. Et tout n'est pas noir dans le tableau, puisque le nombre d'infirmières a considérablement augmenté depuis 2004. Par contre, en ce qui concerne les médecins, patience!


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