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Les contenus de cette page sont extraits du
Guide de l'emploi édition 2007-2008

Le dragon apprivoisé
Par : Ian Bussières

Souvent invoquée comme raison principale de la fermeture d'usines manufacturières, l'ouverture aux marchés asiatiques a donné un dur coup à l'économie du Québec, causant la perte de plusieurs dizaines de milliers d'emplois, dont plus de 30 000 seulement dans les industries du vêtement et du meuble depuis 2002. Cette ouverture n'a cependant pas eu que des effets négatifs.

En effet, plutôt que de tenter de le combattre, certains entrepreneurs ont décidé d'apprivoiser le dragon chinois. En s'approvisionnant en Chine pour les produits de masse et en conservant au Québec la conception, le design, la finition et les produits à valeur ajoutée qui demandent une main-d'oeuvre plus spécialisée, plusieurs entreprises ont trouvé une formule gagnante qui leur est non seulement profitable, mais qui les amène également à créer des emplois ici!

« C'est un peu un paradoxe : grâce à la Chine, on crée des emplois à Drummondville! », lance d'entrée de jeu Eric Ellison, directeur général de Soucy International, qui fabrique des composantes pour divers véhicules, de la souffleuse à neige jusqu'au tank en passant par les motoneiges et les véhicules tout-terrains.

L'entreprise, qui emploie 1 300 travailleurs au Québec, majoritairement concentrés à Drummondville, fait fabriquer plusieurs de ses produits en Chine, où elle emploie des ingénieurs et des techniciens en contrôle de la qualité sous la supervision d'un directeur québécois.

« Le premier contrat que nous avons perdu au profit de la Chine en 2003 a pour nous été un wake-up call, nous avons vite réalisé que nos clients ne bluffaient pas et que la tendance vers les marchés asiatiques était là pour rester. Nous avons donc décidé de trouver des partenaires en Chine pour fabriquer nos produits à meilleur coût afin de ramener chez nous nos anciens clients », poursuit M. Ellison en signalant qu'il a déjà récupéré la moitié des contrats perdus et qu'il prévoit récupérer l'autre d'ici deux ans.

De fabricant, Soucy International est donc devenu au fil des années un « intégrateur » qui fournit à ses clients des systèmes complets. « Par exemple, nous ne vendons pas qu'une chenille, nous la vendons dans un système complet avec roues et pièces d'acier, dont certaines composantes que nos clients fabriquaient parfois eux-mêmes. Pour que le client le fasse faire au lieu de le faire lui-même, il faut que le prix soit bon », poursuit Eric Ellison.

Créer des emplois

Les composantes fabriquées en Chine ne sont qu'une pièce du casse-tête que constitue le produit fini conçu et assemblé à 100% au Québec. Soucy International a donc décidé de se concentrer sur sa force, soit la conception et la fabrication de systèmes complexes, en cédant l'usinage de pièces simples à la Chine.

« De cette façon, nous sommes plus compétitifs et on décroche plus de contrats, ce qui nous amène à créer des emplois. Ça amène aussi une modification importante de la main-d'oeuvre, puisque nous recherchons de plus en plus de travailleurs avec une formation spécialisée. On fait moins de soudure manuelle et plus de soudure par robot. Les postes à faible valeur ajoutée migrent de plus en plus vers la Chine, une migration lente, mais qui se poursuit », indique M. Ellison.

Soucy International a d'ailleurs d'importants besoins de techniciens en développement de production, d'ingénieurs de projets, de techniciens en ingénierie, d'ingénieurs industriels, de techniciens en génie industriel, d'ingénieurs de projets, de concepteurs et de dessinateurs.

« Pour accélérer le recrutement, nous accueillons des stagiaires provenant de plusieurs universités depuis quelques années et nous offrons aussi des emplois d'été. Ça nous permet de connaître les futurs diplômés et de nous faire connaître auprès d'eux. Ainsi, on peut plus facilement mettre la patte sur cette main-d'oeuvre rare. Il y a beaucoup de demandes pour les postes techniques et on s'arrache les meilleurs. Tant mieux pour les jeunes diplômés! », poursuit M. Ellison.

Le son de cloche est le même chez Métallifer, une entreprise de Québec spécialisée dans les pièces de métal en tous genres qui est passée de manufacturier à « super service d'achats pour les manufacturiers », selon les termes utilisés par le président et fondateur, Michel Fillion, qui se fait philosophe face au géant industriel chinois.

« C'est un peu comme un éléphant! On peut se mettre devant et essayer de lui faire peur. On peut aussi essayer de le pousser. Dans les deux cas, on n'arrivera pas à grand-chose. On peut aussi choisir de s'asseoir dessus et de travailler dans le même sens que lui et c'est l'option que nous avons privilégiée. »

Comme il est arrivé à Soucy International, Métallifer a perdu certains contrats, dont un par seulement 50 sous l'unité pour des roues en métal! « Nous avons alors tenté de nous tourner vers Cuba, qui avait de bons prix et une main-d'oeuvre qualifiée. Cependant, le réseau administratif n'était pas au point et il y avait des retards dans les livraisons. Un client nous commandait des pièces pour mars et pouvait les recevoir en juin! », indique M. Fillion.

En 2000, ce dernier s'est donc laissé tenter par la Chine, qui ne l'a pas déçu : « Aujourd'hui, 70% de nos achats sont faits en Asie pour que nous puissions demeurer compétitifs sur les marchés mondiaux. La concurrence ne vient plus de Saint-Georges de Beauce ou de Trois-Rivières, mais de Stockholm ou encore de la Russie! »

Être créatif

Paradoxalement, le virage chinois a permis à Métallifer de tripler non seulement son chiffre d'affaires, mais également ses effectifs, en six ans! « Nous sommes passés de sept à 21 employés et on prévoit augmenter à 30 d'ici un an. Au Québec, c'est difficile d'être un manufacturier producteur, car ce n'est pas un gros marché. Nos forces sont plutôt la créativité et la débrouillardise, comme le démontrent nos grands succès comme Bombardier et le Cirque du Soleil », explique-t-il.

Au sujet de Bombardier, M. Fillion fait d'ailleurs remarquer qu'une des raisons du succès de la compagnie de Valcourt est d'avoir su créer une chaîne de montage efficace : « Bombardier n'a jamais été la plus forte dans la fabrication des composantes, mais c'est elle qui assemblait le tout. Il faut s'en inspirer et il faut aussi miser sur la créativité. »

Bref, des ingénieurs, des techniciens en contrôle de la qualité ou en génie mécanique, des experts en logistique ou en dédouanement et des dessinateurs industriels constituent l'équipe de Métallifer, pour qui le bilinguisme est devenu un incontournable.

« De plus en plus, nos employés doivent parler anglais. C'est d'autant plus important depuis l'ouverture aux marchés asiatiques, car toutes nos communications avec l'Asie se font en anglais. On n'a pas le choix », indique M. Fillion.

Comme Soucy International, Métallifer a décidé d'ouvrir un bureau en Chine pour améliorer le contrôle de la qualité, une option gagnante pour les entreprises du Québec qui prennent le virage asiatique.

« Il faut avoir les prix chinois sans le risque! On ne peut se permettre d'envoyer à nos clients des pièces de mauvaise qualité! », reprend Eric Ellison au sujet de la vingtaine de travailleurs de Soucy International basés en Chine et qui s'occupent de prospection et de contrôle de la qualité.

Même le vêtement

Du côté de l'industrie du vêtement, sévèrement touchée par la concurrence asiatique, certains entrepreneurs ingénieux et visionnaires ont aussi choisi de monter sur le dos du dragon chinois afin de poursuivre leur progression. Ils en récoltent aujourd'hui les dividendes.

C'est le cas des Vêtements Attraction de Lac-Drolet, en Chaudière-Appalaches, qui a réussi, en prenant le virage du design et de la création, à freiner l'hémorragie qui avait fait fondre de 225 à une centaine son nombre d'employés.

« On paie maintenant nos employés pour ce qu'ils ont entre les deux oreilles plutôt que pour ce qu'ils ont dans les bras! », aime illustrer Jean-Marc Gagnon, propriétaire avec ses frères Simon et Gaétan de cette entreprise spécialisée dans les vêtements récréotouristiques et d'entreprises.

« Oui, nous importons 80% de nos produits de la Chine. C'est maintenant incontournable dans notre industrie. Cependant, même si c'est écrit Made in China sur notre produit, il ne faut pas oublier que 65% de la valeur du produit vendu est du contenu canadien », souligne M. Gagnon.

Vêtements Attraction a donc accentué l'élément innovation dans ses produits afin de leur donner une valeur ajoutée par l'application de logos ou le lancement de marques de commerces, des opérations qui s'effectuent au Québec.

Autrefois composée à 80% d'employés affectés à la production, la main-d'oeuvre des Vêtements Attraction a vu ce chiffre fondre à 60%, alors que les travailleurs de l'administration, du design et des ventes forment aujourd'hui 40% de l'effectif : « Globalement, ce sont donc de meilleurs emplois mieux rémunérés et c'est de ce côté-là qu'il y aura du développement à l'avenir. »

Située en région, Vêtements Attraction peine cependant à recruter des employés dans des secteurs plus spécialisés, par exemple l'informatique, les postes de cadres, le design ou encore les ventes.

L'entreprise souffre aussi de la pluie de mauvaises nouvelles qui s'est abattue sur l'industrie du vêtement ces dernières années. « Le secteur a été tellement malmené que c'est plus difficile de recruter. Pourtant, la poussière est retombée. Les entreprises qui sont encore en vie le resteront, car elles ont trouvé leur niche. Le pire est passé! », signale M. Gagnon.

Mieux rémunérés

De meilleurs emplois mieux rémunérés, c'est aussi ce qu'offrent maintenant les Industries Touch à leurs travailleurs. De distributeur de cure-dents fabriqués dans une usine dont elle a fermé les portes en Ontario, la PME sherbrookoise est maintenant orientée vers la distribution aux quatre coins du monde d'allumettes, de gants, d'ustensiles de plastique, de pailles et de bâtonnets à café, tous fabriqués en Chine.

« Autrefois, nous avions une quarantaine d'employés surtout affectés à la production, alors que nous en avons aujourd'hui une quinzaine : des employés de bureau, des représentants et des directeurs d'importations. Pourtant, même si notre effectif a beaucoup diminué, la masse salariale est demeurée sensiblement la même », fait remarquer Gervais Morier, président.

Qui dit main-d'oeuvre plus qualifiée dit aussi main-d'oeuvre plus difficile à trouver pour les Industries Touch, qui recherchent également des employés bilingues et des personnes qui connaissent bien le commerce international.

Culture différente

Les relations avec l'Empire du milieu ont peut-être permis aux Industries Touch de faire passer leur chiffre d'affaires annuel de 4 millions de dollars en 1996 à près de 12 millions de dollars cette année, mais Gervais Morier insiste sur le fait qu'il faut tout de même beaucoup de patience pour faire affaire avec les Orientaux.

La capacité d'adaptation et l'ouverture d'esprit sont donc essentielles pour les employés d'entreprises qui traitent avec l'Asie. « Il faut s'imprégner de leur culture, qui est différente de la nôtre. Les Chinois aiment dirent oui la première journée, mais ça ne veut pas toujours dire oui! L'entrepreneur qui ne comprend pas cela peut partir avec de grosses espérances et être très déçu quand il s'aperçoit qu'elles ne se réalisent pas », précise Gervais Morier.

Un entrepreneur occidental devra donc rencontrer plusieurs personnes à plusieurs reprises pour s'assurer de trouver le fournisseur qui correspond à ses besoins. « Tout ça ne se règle pas seulement en un voyage », explique l'homme d'affaires qui s'est rendu en Chine à 33 reprises depuis 1993.

Dans toutes les régions du Québec, les missions économiques en Chine sont d'ailleurs de plus en plus fréquentes. « On peut faire semblant que la Chine n'existe pas, mais elle existe! Autant travailler avec elle que contre! », lance d'ailleurs Martin Dupont, directeur général de la Société de développement économique de Drummondville.

Aujourd'hui, une quarantaine d'entreprises drummondvilloises font affaire avec la Chine, et le secteur manufacturier ne s'y est jamais aussi bien porté. « Le Centre du Québec a déclassé la Beauce pour ce qui est du nombre d'entreprises manufacturières per capita. Il y en a 586 à Drummondville et, en 2006, 1 000 emplois manufacturiers y ont été créés pour un gain net de 250 », poursuit M. Dupont.

Ce dernier indique que la diversification serait le meilleur moyen pour une région d'éviter de souffrir de la concurrence asiatique. « Oui, nous avons perdu des emplois depuis l'ouverture des marchés, mais nous travaillons sur la diversification. On veut des entreprises de tous les secteurs, de sorte que quand l'un des secteurs va moins bien, au moins les autres sont là pour compenser », explique-t-il en faisant référence aux difficultés vécues par les communautés organisées autour des industries du textile, du meuble et du bois.

Futur marché?

Par ailleurs, si les fournisseurs chinois donnent un sérieux coup de main à plusieurs entreprises du Québec, le jour où les entrepreneurs d'ici perceront le marché de la Chine n'est peut-être pas très loin.

« Il y a deux ans, nous avons organisé une mission en Chine et presque tous les participants ont trouvé des partenaires là-bas. Ils ont réussi à se procurer de la matière première à meilleur coût et de l'équipement moins cher. Dans certains cas, surtout dans l'industrie de la construction, certains ont même trouvé de nouveaux marchés », indique René Thivierge, commissaire industriel à la Corporation de développement économique des Bois-Francs, à Victoriaville.

Éric Bégin, directeur des exportations et approvisionnements à Développement PME Chaudière-Appalaches, abonde dans le même sens, lui qui vient de compléter une autre mission dans l'Empire du milieu avec des entreprises de la région.

« Actuellement, la Chine est surtout considérée comme un marché d'approvisionnement au Québec, mais il y a quelques entreprises qui y exportent dans certains marchés de niche. Il y aura cependant à moyen terme plusieurs occasions d'affaires là-bas pour les entreprises d'ici, surtout dans les domaines du bois et de la plasturgie, car la Chine peine à satisfaire son marché intérieur dans ces créneaux », poursuit M. Bégin.

Comme la plupart des entreprises qui avaient à s'approvisionner en Chine le font déjà, ce dernier croit en l'émergence dans le pays le plus populeux au monde d'un important marché potentiel pour les entreprises du Québec.

« On assiste à la naissance d'une nouvelle classe moyenne chinoise qui veut de la valeur ajoutée, qui veut du branding et c'est dans les produits fabriqués en Occident qu'on retrouve tout cela! », conclut M. Bégin.

Assisterons-nous donc au cours des prochaines années à un retour du balancier qui permettra aux entreprises du Québec de se développer ou de créer des emplois en envahissant le marché de la Chine? Seul l'avenir nous le dira, mais ce ne serait pas le premier paradoxe créé par un dragon chinois peut-être moins féroce qu'on l'avait cru au départ.


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