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Les contenus de cette page sont extraits du
Guide de l'emploi édition 2007-2008

Le Québec à l'heure des grands travaux
Par : Francine Bordeleau

Qu'ils soient des initiatives du secteur public ou d'entreprises privées, les grands projets constituent d'importants leviers de développement. Au point où les communautés commencent àmettre en place des structures formelles destinées à enmaximiser les retombées.

Au tournant des années 2000, l'économie du Saguenay-Lac-Saint-Jean roulait bon train, stimulée par le chantier de l'aluminerie d'Alcan à Alma : une bagatelle de deux milliards de dollars. La manne pour l'industrie de la construction! Des équipementiers régionaux de taille relativement modeste en ont aussi profité. Et aujourd'hui la région affiche, parmi ses secteurs moteurs, celui des « grands travaux et équipementiers ».

Le Groupe performance stratégique (GPS), basé à La Baie, s'est mis à évaluer l'apport de ce secteur. « Près de 800 entreprises et 13 000 emplois y sont reliés, dit le président Roger Boivin. Et pour la période 2007-2011, il devrait représenter des investissements totaux de 7,9 milliards de dollars. » La finalisation de la route 175 ainsi que les projets d'Alcan et d'Hydro-Québec constituent la part principale de ces investissements.

Après la fin de ses travaux sur la rivière Toulnustouc, en 2005, et tout en poursuivant les diverses phases du projet Eastmain 1-A/Rupert, Hydro-Québec s'apprête cette année à terminer la construction d'un barrage sur la rivière Péribonka. Cet investissement de 1,3 milliard a entraîné la création de 520 emplois et « des retombées de 415 millions de dollars pour la région », assure Richard Laforest, président du Comité de maximisation des grands projets, alors que la société d'État avait plutôt promis autour de 350 millions.

Né officiellement en 1999, ce comité qui regroupe des intervenants socioéconomiques clés a entamé une seconde vie avec l'annonce du chantier de Péribonka. « Nous travaillons avec les promoteurs dans un but ultime : que nos entrepreneurs obtiennent le plus de contrats possible. Nous établissons aussi des partenariats avec d'autres régions, comme le Nord-du-Québec, afin que notre monde soit favorisé pour les besoins que celles-ci ne peuvent satisfaire », résume M. Laforest.

Le Nord-du-Québec et l'Abitibi-Témiscamingue ont chacune un comité similaire, ComaxNORD et ComaxAT, créé en collaboration avec Hydro-Québec. L'Abitibi, en pleine fièvre d'un boom minier dont on ne voit pas poindre la fin, a en outre mis sur pied Mines, Innovations, Solutions, Applications (MISA) dans le but, dit son porte-parole Denis Bois, « de resserrer les relations entre les minières, les équipementiers et les services spécialisés, et d'amoindrir les chocs en période de déclin ».

Un projet minier est toujours un « grand projet », et a fortiori aujourd'hui. Agnico-Eagle devrait ouvrir dans les environs de Val-d'Or, à coups de quelques centaines de millions et avec la promesse de 200 ou 300 emplois, trois nouvelles mines à compter de 2009. Osisko déboursera un demi-milliard avant d'entrer en production à Malartic. La mine de nickel Raglan, propriété de Xstrata, a récemment investi 700 millions dans ses gigantesques installations du Nunavik. Et cetera. Les offres d'emploi pleuvent, et les minières recrutent jusque dans les grands centres urbains.

Des règles particulières

Ces projets ne se concrétisent pas sans études d'impact environnemental ni sans discussions avec les membres de la communauté. Dans le cas d'Osisko, la construction de la mine signifie l'expropriation de 180 résidants, donc des négociations avec ces derniers. Dans la région montréalaise, Loto-Québec et Hydro-Québec ont récemment connu des échecs cuisants : les arguments de santé publique ont eu raison du déménagement du casino au bassin Peel et le gouvernement du Québec s'est rendu aux arguments des environnementalistes dans l'affaire du Suroît.

Françoise Bertrand, présidente de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ), ne cache pas que ces deux événements ont servi de déclencheurs. « Il nous semblait que les arguments économiques n'avaient pas reçu suffisamment d'écoute, dit-elle. D'ailleurs, dans les discussions sur les projets d'envergure, les “intérêts d'affaires” n'ont pas suffisamment de presse. D'où notre proposition d'une agence d'analyse économique. »

Cette agence, formée d'une « petite équipe d'experts indépendants », établirait des critères précis pour évaluer les retombées des grands projets, projets dont « le Québec au complet ne tire pas bien son épingle du jeu », croit Mme Bertrand. En somme, c'est un peu, appliqué à l'échelle provinciale, le principe des comités régionaux, pour qui les grands projets doivent aussi permettre le développement des entreprises du territoire.

Ces entreprises sont souvent des PME, traditionnellement exclues des grands travaux en raison de leur taille. « Les promoteurs divisent les projets en blocs de 100 ou

200 millions de dollars, afin de limiter le nombre de sous-contractants. Ces derniers doivent alors satisfaire à des exigences comme la taille de l'effectif et l'expertise acquise sur des travaux similaires. Du coup, les firmes régionales sont pénalisées », explique M. Boivin.

Fortement ancrée dans sa région, Alcan a opté pour l'approche des plus petits lots. C'est ainsi que des firmes d'ingénierie comme Cegerco ont pris leur essor, assez pour, dans le cas de cette dernière, exporter son expertise jusqu'en Alberta, où la région songe à envoyer un démarcheur de projets. La stratégie du Comité de maximisation consiste donc, maintenant, « à examiner les critères des donneurs d'ordres et à voir avec eux la possibilité de morceler des contrats en plusieurs lots. Le Comité veille aussi à ce que toutes les entreprises susceptibles de soumissionner reçoivent les appels d'offres et diffuse un rapport des résultats », souligne M. Laforest.

Les « hôtesses » et les « limitrophes »

Si le Saguenay-Lac-Saint-Jean regroupe à peine 5% de l'effectif total du secteur de la construction - estimé à actuellement 135 000 travailleurs, contre 85 000 durant certains creux -, 25% des heures travaillées sur le chantier d'Alma l'avaient été par des résidants de la région. Avec le Nord-du-Québec et l'Abitibi, le Saguenay n'aura pas moins tiré parti d'Eastmain 1, qui affiche les chiffres suivants : 2,3 milliards d'investissements de 2002 à 2006, 1 200 travailleurs en moyenne sur le chantier, quelque 130 entrepreneurs différents et 862 millions de dollars en retombées directes et indirectes.

La construction de la centrale d'Eastmain, dont la phase 1-A/Rupert est en cours - 5 milliards d'investissements, pour une moyenne de 4 000 emplois par année -, découle de la « Paix des Braves » conclue en 2002 avec la communauté crie. « En fait, deux ententes sont liées au projet; la seconde vise les Jamesiens [les Blancs de la Baie-James]. Dans le cas des Cris, ils recevront 3,5 milliards sur 50 ans, en plus d'obtenir un certain pourcentage des emplois créés par les travaux. Mais chaque projet donne lieu à des discussions avec les communautés d'accueil, entre autres pour déterminer qui va profiter de quoi », explique Sylvain Théberge, porte-parole d'Hydro-Québec.

Des exercices de prévision des retombées sont faits par la société d'État, sur la base des besoins techniques et mécaniques ainsi que des projets antérieurs, et par les municipalités. Le partenariat avec Hydro-Québec formalisé dans ComaxNord et ComaxAT donne à ces deux régions une longueur d'avance, en quelque sorte. « Nous avons pu mettre en place des mesures afin que notre main-d'œuvre ait les formations nécessaires pour prendre part à ces grands projets et que nos entreprises obtiennent des contrats », dit ainsi Sarah Charbonneau, coordonnatrice du ComaxAT.

Pour Eastmain, la priorité est accordée, dans l'ordre, au Nord-du-Québec, à l'Abitibi et au Saguenay, ces deux dernières étant reconnues comme « régions limitrophes ». Mais même un organisme comme la Chambre de commerce de Québec s'est mêlé d'appuyer le projet en raison des compétences, dans la capitale, en gestion environnementale, en foresterie, en ingénierie ou en génie civil. « On dérive une rivière : ce n'est pas rien! dit d'ailleurs M. Théberge. Cela nécessite les meilleurs ingénieurs. »

Des projets attendus?

Selon André Martin, porte-parole de la Commission de la construction du Québec (CCQ), la bonne tenue actuelle de l'industrie est imputable pour beaucoup aux grands projets. « Depuis quelques années, ce sont vraiment eux qui soutiennent le nombre d'heures travaillées, car le résidentiel, l'institutionnel et le commercial accusent un léger repli », dit-il.

Le Grand Montréal constitue toujours l'une des scènes principales de ces projets, et en cette matière le gouvernement du Québec vient de lui donner au moins deux motifs de réjouissance. La reconstruction complète de quatre échangeurs formant le « complexe Turcot » a en effet été confirmée au début de l'été 2007 : un chantier de près de 1,5 milliard de dollars qui devrait commencer en juillet 2009 pour s'achever en 2015. Et sauf revirement, les chantiers des centres hospitaliers universitaires de Montréal (CHUM) et McGill (CESUM) devraient s'ouvrir en 2008.

« Nous avons toujours été d'avis qu'un CHUM bien pensé deviendrait un moteur de développement important non seulement pour Montréal, mais aussi pour l'ensemble du Québec », dit Mme Bertrand. Selon la présidente de la FCCQ, la concentration de chercheurs et d'expertise médicale que permettra ce mégacentre hospitalier donne au projet une valeur ajoutée; il s'agit là d'une retombée assez difficile à évaluer, mais on croit que cette synergie profitera au secteur de la santé en général.

La FCCQ n'a par ailleurs jamais caché son appui au projet de la société en commandite Rabaska (Gaz Métro, Enbridge et Gaz de France) qui vise l'implantation d'un port méthanier à Lévis, près de Québec. Une saga environnementale comparable à celle du Suroît! Or, en matière de port méthanier, les marteaux-pilons résonneront plutôt au Bas-Saint-Laurent, car, en juin 2007, Québec et Ottawa ont donné leur aval au projet d'Énergie Cacouna (TransCanada Pipelines et Petro-Canada), évalué à plus de 500 millions de dollars. La construction du terminal doit s'étaler sur trois ans et générer dans la région des retombées d'environ 135 millions de dollars, estime le promoteur.

Le Groupe Le Massif, lui, a joué notamment sur des éléments d'ordre environnemental pour son projet touristique dans Charlevoix. Présidé par Daniel Gauthier, un ex-président du Cirque du Soleil, le Groupe exploite une station de ski à Petite-Rivière-Saint-François. « Pour être rentables, il nous fallait un fonctionnement quatre-saisons », dit la directrice des communications Diane Laberge. En quelque sorte obligé à la croissance, Le Massif a décidé de faire grand, mais dans une sorte de projet « intégré » - nature et culture - axé sur la mise en valeur des particularités charlevoisiennes.

Quatre cents nouvelles unités d'hébergement, concentrées à Baie-Saint-Paul et à Petite-Rivière-Saint-François, sont prévues. « Une faible densité : Mont-Tremblant en a 3 000 », précise Mme Laberge. Un « train touristique » fera la navette entre Québec et La Malbaie, afin de favoriser « une utilisation restreinte de l'automobile », et servira aussi de transport en commun pour la région. La ferme patrimoniale Filbaie de Baie-Saint-Paul, récemment acquise par le Groupe, devait être l'un des éléments forts du projet (la dimension écotouristique). Le bâtiment a été rasé par un incendie en juin 2007, ce qui oblige à une redéfinition du concept.

Le projet n'est cependant pas remis en cause, d'autant qu'Ottawa et Québec ont fourni respectivement 26 millions et 34 millions de dollars sur un investissement total évalué à plus de 230 millions. « Une très grande partie de ces 60 millions servira à la construction de routes et d'égouts ainsi qu'au financement d'équipements publics pour Petite-Rivière et Baie-Saint-Paul, dont une salle multifonctionnelle de 400 places que la collectivité pourra louer », dit Mme Laberge.

Des effets consolidants

La construction, pour ce projet du Groupe Le Massif, doit commencer dès l'automne 2007 et s'étendre sur quatre ans. On escompte être en mode quatre-saisons en 2009, année du 25e anniversaire de fondation du Cirque du Soleil à… Baie-Saint-Paul, et on y fera très certainement allusion. Mais surtout, avec sa nouvelle station touristique, Le Massif ajoutera plus de 350 emplois aux 230 qu'il fournit déjà. Dès l'annonce de la concrétisation du projet, les curriculum vitæ affluaient. « Le fonctionnement à l'année est un grand facteur d'attraction pour des employés éventuels », assure Mme Laberge.

Malgré des efforts de maillage entre les entreprises, l'enjeu saisonnier demeure une éternelle préoccupation pour l'industrie touristique, reconnaît René Kirouac, chargé de projet au Conseil québécois des ressources humaines en tourisme (CQRHT). « Et plus encore pour les régions périphériques : Québec et Montréal les ont vidées de leur bassin de main-d'œuvre », ajoute

M. Kirouac. Près du tiers des 320 000 emplois de l'industrie - chiffre qui inclut tous les employés de la restauration - sont saisonniers, et syndiqués dans une proportion inférieure à 15%. Ces deux éléments ne sont sûrement pas étrangers au fait qu'en 2007, la politique touristique du gouvernement du Québec se consacre aux ressources humaines.

Les jeunes qui opteraient pour l'industrie touristique migrent-ils vers la construction? « Reste que c'est à peu près le seul secteur où la moyenne d'âge [aujourd'hui de 39 ans] n'a cessé de diminuer entre 2000 et 2005 », se réjouit André Martin. En effet, dans plusieurs secteurs, l'âge moyen se situe entre 45 et 50 ans! Depuis 2002, le nombre d'élèves dans les centres de formation professionnelle (CFP) aurait chaque année doublé pour les métiers de la construction : tant mieux, car « en raison des grands projets entamés ou confirmés, on a besoin annuellement d'environ 9 000 nouveaux travailleurs pendant encore un certain temps », affirme M. Martin.

Comme le gouvernement du Québec a décidé d'exploiter au maximum « l'or bleu » de la province en provisionnant son Fonds des générations, dédié à la réduction de la dette, avec les redevances hydroélectriques, Hydro-Québec est en mode « grands travaux » pendant encore 10-12 ans : de ce côté il y aura donc du pic, de la pelle et de la grue! Et de façon générale, les charpentiers, opérateurs d'équipements lourds, carreleurs, ferblantiers ou encore couvreurs s'exposent encore moins au chômage, car les élèves semblent bouder quelque peu ces métiers.

En revanche, c'est carrément l'ensemble du secteur minier qui a connu, sur une longue période, la désaffection des chercheurs d'emploi. Certes, la nouvelle d'un boom persistant a entraîné une forte hausse des inscriptions dans les CFP et les cégeps. « On aura un peu plus de monde… dans un an. Pour l'heure, on est donc en situation de pénurie, et des projets d'exploration n'auront tout simplement pas lieu cette année en raison du manque de main-d'oeuvre », dit Jean-Pierre Thomassin, directeur général de l'Association de l'exploration minière du Québec (AECQ).

La particularité du boom actuel, c'est l'augmentation du prix de tous les métaux. Cela incite à l'augmentation des budgets d'exploration, voire à la création de petites entreprises d'exploration, comme Ressources Cartier et Exploration Midland. « Elles prennent les risques, puis sont rachetées au prix fort par les grosses minières », constate M. Thomassin. Ces minières sous-traitent avec une foule de PME, achètent leurs équipements en région… Et comme leurs grands projets se déplacent de plus en plus vers le nord - d'où un intense trafic aérien pour le transport des personnes et des marchandises -, les entreprises du domaine en sont à boucler des contrats pour 2008.

En Abitibi, les projets miniers auront aussi permis d'atténuer les effets négatifs de la crise forestière. « Nous travaillons à l'arrimage des deux secteurs, et tentons d'accélérer la mise à niveau des travailleurs forestiers qui voudraient se recycler », dit ainsi Luc Dupuis, directeur régional d'Emploi-Québec. Le taux de chômage se situe ici dans les 10%. « Ce chiffre peut paraître élevé, mais il reflète une hausse du nombre de personnes qui ont recommencé à chercher du travail. Il s'avère que le taux d'activité et le taux d'emploi atteignent actuellement des niveaux records », insiste M. Dupuis. Autre effet de l'activité minière, imprévu celui-là : Val-d'Or et Rouyn-Noranda connaissent elles aussi un problème de pénurie de logements!

Louis-Philippe Gariépy, directeur des affaires corporatives pour Xstrata Zinc, met pour sa part en évidence le fait que « la quasi-totalité des projets en sont de long terme ». Xstrata exploitera une mine de zinc à Matagami à compter de 2008. « La durée prévue est de cinq ans, mais nous poursuivrons en parallèle l'exploration autour du site, car tout indique que la région a un potentiel élevé », dit M. Gariépy. Les projets miniers tendent à perdre de leur caractère cyclique en raison de techniques d'exploration sophistiquées permettant de creuser plus en profondeur.

À cet égard, la mine Laronde 2, d'Agnico-Eagle, constitue sans doute l'un des projets les plus spectaculaires : on a creusé à trois kilomètres sous terre. « Grâce aux nouvelles techniques, on relance même d'anciens gisements! » dit M. Thomassin.

L'un dans l'autre, le Nord semble renouer avec la prospérité et devient un fournisseur d'emplois pour les autres régions. « C'est un juste retour des choses, remarque Roger Boivin. On a longtemps dit que le développement des régions ressources passait par la seconde et la troisième transformation. Or, les grands projets misant sur ces ressources nous ont permis de créer des entreprises et d'acquérir une expertise exportable. C'est peut-être dans cette expertise que se trouvent la vraie valeur ajoutée et le meilleur potentiel de développement. »


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