Julie Payette, une femme inspirante!

 

Cette entrevue a initialement été publiée dans le Palmarès des carrières 2008. Le jeune Olivier Fortin (école La Lancée) avait rencontré Mme Payette, qui était alors astronaute et capcom à l’Agence spatiale canadienne et à la NASA. Les propos ont été recueillis par la journaliste-mentore Louise Jacques. Photos : Jacques Pharand.

« Si je manque d’intérêt pour ce que je fais, je suis incapable de donner mon maximum. Et si je ne donne pas mon maximum, je n’ai pas de passion. »

Julie Payette

Olivier Fortin ignore encore quel métier obtiendra finalement sa préférence. Par contre, il sait que, même contre un salaire mirobolant, jamais il ne fera un boulot qui ne lui procurerait aucun plaisir. « Aussitôt que j’en prendrais conscience, je me réorienterais. »
 
Par conséquent, dans la tête d’Olivier, 16 ans, existe une autre certitude : le choix qu’il fera s’accordera avec ses talents, ses intérêts, ses valeurs. « Là, je me connais deux forces : le travail manuel et la communication orale. Le champ des communications est donc une avenue possible. »
 
La relation d’aide s’avère une autre voie qu’il entend explorer. « J’aime le contact avec les gens; je pourrais donc utiliser cette force pour m’investir auprès des jeunes dans des activités de prévention. Je veux faire un métier qui rapporte à la société. » Il profitera des deux années du secondaire qu’il lui reste pour s’informer, pour réfléchir plus à fond sur sa vie professionnelle à bâtir.
 
En préparant son entrevue avec Julie Payette, Olivier a découvert que tous deux partageaient une vive inclination vers le sport. Par contre, il avait déjà remarqué qu’ils avaient des valeurs communes. « J’apprécie que Julie ne pense pas qu’à sa personne, c’est-à-dire qu’elle redonne à la société une part de qui elle est, de ce qu’elle fait. » Un autre aspect qu’il admire chez elle : sa volonté, sa persévérance. L’entrevue lui confirmera qu’elle en a à revendre!
 
Julie Payette avait cinq ans quand Neil Armstrong a marché sur la Lune. Les missions Apollo ont donc magnifié son enfance et... scellé son choix de carrière. « Ayant grandi avec des astronautes qui accomplissaient des choses extraordinaires, je voulais faire comme eux! »
 
Julie a vite compris que son rêve frisait l’utopie. « Mais lorsqu’on a un désir, ça vaut la peine d’ajouter le plus de cordes possibles à son arc. J’aimais les sciences, les mathématiques, et je savais que la majorité des astronautes américains étaient diplômés en ingénierie. J’ai fait ainsi en pensant que si la possibilité se présentait, j’aurais au moins la formation pour rentrer dans cette porte. Et voyez ce qui s’est passé! »
 
Entre son arrivée à l’Agence spatiale canadienne (ASC) et son départ dans Discovery, Julie a vécu sept ans d’entraînement intensif. Elle a décroché licence de pilote professionnel, son brevet de plongée en eaux profondes dans un scaphandre pressurisé, sa qualification militaire de vol aux instruments... Petites natures, s’abstenir! « L’astronaute doit avoir assez de force dans le haut du corps pour manier les scaphandres, et d’endurance pour composer avec de longs horaires et des horaires changeants. »
 
C’est en 1999 que Julie vogue enfin dans l’esp en tant qu’astronaute en mission. Elle a ensuite travaillé pour les agences spatiales européenne russe, la Station spatiale internationale, le Centre de contrôle des missions à Houston, où elle est présentement capcom (capsule communicator), donc responsable des communications entre l’équipe au sol et les astronautes dans l’espace. Une place qu’elle retrouvera d’ailleurs bientôt... De passage au Québec, Julie a reçu Olivier Fortin au siège social de l’ASC, pour partager sa passion avec lui.
 
 
Racontez-nous ces missions Apollo qui vous faisaient rêver...
Les Américains sont allés sur la lune entre 1969 et 1972, donc quand j’étais à l’école primaire. Nous regardions les missions à la télé, nous faisions des recherches là-dessus... C’était fou! Les missions Apollo, c’était partout; ça faisait partie de nos vies! Aujourd’hui, nous n’avons plus cette même acuité sur ce qui se passe dans le monde spatial, car c’est moins médiatisé qu’Apollo l’a été. Mais à l’époque, tous les enfants voulaient devenir astronautes. On rigole maintenant, car un astronaute typique du temps était américain, pilote, militaire... et je n’avais évidemment aucune de ces caractéristiques. Mais je voulais quand même être astronaute!
 
Qu’était l’école pour vous : une passion, ou un outil pour atteindre un but?
Ni l’un ni l’autre. Mais j’aimais l’école et je l’aime encore. Heureusement, car je fais un métier où l’on est toujours en apprentissage et sous évaluation. Tous les jours, constamment, et pendant des années! On s’assure ainsi que l’astronaute maintient un niveau suffisant pour pouvoir être assigné à une mission spatiale. Nous le comprenons et travaillons très fort en ce sens. Être toujours en mode apprentissage, c’est un beau côté de mon métier. Il comporte également un mode exécution où l’on accomplit des tâchesen utilisant ce qu’on a appris.
 
Français, anglais, allemand, espagnol, italien, russe... Êtes-vous multilingue par choix ou par obligation?
Les langues, Olivier, ça vient avec les occasions qui se présentent ou les situations où l’on se retrouve. J’ai étudié certaines langues pour des raisons personnelles. Toutefois, j’ai appris le russe parce que les deux partenaires principaux de la Station spatiale internationale sont les États-Unis et la Russie. Dans la moitié de la Station, les panneaux sont donc écrits en russe, et certains de nos collègues à bord sont des cosmonautes russes. Savoir communiquer avec eux dans leur langue facilite nos rapports et nous aide grandement lorsqu’on est en entraînement.
 
Comment vous sentez- vous de performer dans un milieu traditionnellement masculin?
M’adapter, c’est devenu une façon de vivre! Du secondaire à l’université, j’ai toujours choisi des domaines techniques; conséquemment, je me retrouvais dans des classes où il y avait peu de filles. Quand j’étudiais à l’étranger, j’étais souvent la seule élève en classe qui avait le français comme langue maternelle, les cheveux frisés blonds... Je me suis régulièrement retrouvée dans des situations où j’étais un peu hors norme, et ça ne m’a jamais embêtée. Je faisais les choix de cours qui me plaisaient et que je croyais pouvoir bien accomplir. Si en plus j’apportais une petite diversité, et bien, tant mieux! Évidemment, arriver dans un groupe homogène en étant légèrement hors norme demande qu’on s’adapte un peu plus – et autrement – que le groupe majoritaire.
 
Que préférez-vous? Être dans l’espace ou assumer vos fonctions de capcom au sol?
Ces deux tâches sont complètement différentes, mais autant valorisantes. Naturellement, le but ultime d’un astronaute est d’être nommé sur un équipage et d’aller dans l’espace. Mais le travail au sol en aérospatiale dans le domaine des vols habités est absolument passionnant. Par exemple, Olivier, si je n’étais pas astronaute, je serais très heureuse de travailler comme contrôleuse de vol à Houston, comme ingénieure à la conception des capsules... Sans les milliers de personnes qui travaillent au sol pour assurer le succès des missions habitées, l’astronaute ne pourrait jamais faire son travail.
 
Avoir une réputation internationale est sûrement agréable, mais sans doute stressant parfois. Ainsi, considérez-vous avoir droit à l’erreur?
Tel un chirurgien, l’astronaute n’a pas droit à l’erreur. C’est même notre plus grosse inquiétude, car on ne veut pas être la personne qui mettra en péril tous ces efforts, ces ressources, cet argent investis. Cependant, tous les humains prennent un jour une mauvaise décision. Notre façon de nous prémunir contre les grosses erreurs, ou du moins contre les erreurs répétées, c’est de nous entraîner, de nous renouveler, de nous ressourcer constamment. Et d’avoir l’humilité de ne jamais penser : maintenant, je connais tout! Il faut éviter de croire que parce qu’on a atterri un avion 10 000 fois, il y aura une 10 001e fois sans erreur!
 

Un fait marquant

Impressionnée par la performance d’intervieweur d’Olivier et par la pertinence de ses questions, Julie lui a fait remarquer que la facilité d’aller chercher des renseignements intéressants faisait clairement partie de son bagage de talents.