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Innovation illimitée
Par : Francine Bordeleau

Au confluent de plusieurs sciences et disciplines, les entreprises du secteur des technologies médicales transforment en procédés et produits les inventions issues de la recherche fondamentale de pointe. Cela crée des procédés et des produits très performants, mais dont la population en général n'est pas assurée de profiter. Du moins, pas tout de suite!

La santé étant devenue de loin la préoccupation numéro 1 dans notre société, les avancées scientifiques et technologiques en la matière enflamment les imaginations. Il est vrai que certaines prouesses médicales ont de quoi faire rêver! Ainsi de cette première nord-américaine réalisée en décembre 2005 à l'Institut de cardiologie de Montréal : des chirurgiens ont réussi à remplacer, chez une patiente inopérable, la valve aortique sténosée par un cathéter – en l'occurrence, une bioprothèse faite de tissu animal – introduit dans le corps à partir de l'aine. Normalement, on aurait pratiqué une opération à cœur ouvert… Cette sorte de technique, encore expérimentale, deviendra peut-être relativement commune dans quatre ou cinq ans. Si on se met en outre à étendre la laparoscopie – intervention au moyen d'appareils miniaturisés – à la cardiochirurgie, il y aura sans doute de moins en moins d'opérations à cœur ouvert.

      Des techniques, des procédés, des appareils toujours plus efficients, toujours moins effractifs : voilà ce que promet le secteur des technologies médicales, toujours à l'avant-garde des innovations. Au Québec, le secteur ne s'est vraiment développé qu'à partir des années 1990, et l'Association de l'industrie des technologies de la santé (AITS) y inclut actuellement un peu moins de 600 entreprises et quelque 15 000 emplois. Le ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation (MDEIE), quant à lui, en dénombre environ 120 pour un total de quelque 4 000 emplois. « Notre définition est fondée sur celle des organismes d'homologation et de Santé Canada, donc sur la notion de “dispositif médical” qui désigne tout appareil ou système qui sert au diagnostic ou au traitement du patient et qui permet à un médecin de poser un acte médical », explique Yvon Brouillette, conseiller industriel au MDEIE. Contrairement à l'AITS, le MDEIE exclut donc les entreprises pharmaceutiques, les entreprises spécialisées dans les services médicaux ou informatiques ainsi que les fabricants de lits articulés.

      Ces « gazelles » mettent au point des produits hautement sophistiqués. Ainsi de Victhom Bionique humaine – une des grosses entreprises du secteur avec ses 90 employés – qui a conçu le Power Knee, la première jambe artificielle motorisée au monde. « C'est une prothèse conventionnelle avec genou motorisé. La jambe, parfait exemple de la biomécatronique, c'est-à-dire de la mécanique et de l'électronique adaptées au corps humain, possède énergie et autonomie, mais aussi un module d'intelligence artificielle qui peut en quelque sorte prévoir les mouvements à effectuer », explique Stéphane Bédard, cofondateur et chef de l'exploitation de Victhom. Pour cette prothèse qui reproduit avec un maximum de précision les mouvements naturels du genou, l'entreprise de Québec a remporté en 2005 le prix Innovation de l'Institut Armand-Frappier.

De l'invention à la mise en marché

Ingénieur en électronique et en robotique, M. Bédard avait à cœur de « mettre la robotique au service des amputés », et Victhom fut fondée en 1999, expressément dans le but de développer le Power Knee. Il aura fallu cinq ans, la collaboration de 50 à 60 scientifiques et l'investissement de millions de dollars en recherche et développement avant que la prothèse soit réalisée et rendue disponible. Ce fut d'abord « en quantité limitée », puis, à partir de l'automne dernier, elle a bénéficié d'un « lancement global et sans limite », avec l'aide du géant islandais Ossur pour la promotion et la distribution à l'échelle mondiale.

      Consacrer cinq années à la mise au point d'un produit ou d'un procédé n'a rien d'exceptionnel. Ainsi ART Recherches et technologies avancées, une entreprise montréalaise de 60 employés fondée en 1993, n'est pas encore prête à commercialiser l'un de ses deux produits vedettes qu'elle développe depuis 1995, à savoir le SoftScan, un appareil d'imagerie optique moléculaire conçu pour améliorer le diagnostic et le suivi du cancer du sein. « Cette technologie permet de comprendre le comportement des tissus vivants sous la lumière laser. Or nous savons que les tissus sains et les tissus cancéreux se comportent différemment sous cette lumière. Et surtout, elle permet de détecter très rapidement – beaucoup plus rapidement que les technologies habituelles – les changements physiologiques touchant une région », résume Micheline Bouchard, présidente et chef de la direction d'ART.

      Selon Mme Bouchard, le SoftScan permet de poser des diagnostics plus précis que la mammographie traditionnelle (il enregistrerait moins de ces résultats faussement « anormaux » qui sont une importante source de stress pour les femmes), et, en plus d'être sans compression douloureuse, il permet de connaître plus tôt la réponse au traitement.

      Au printemps 2006, ART en était à terminer les essais cliniques, en collaboration avec le Centre de santé universitaire McGill (CSUM) et le Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM) : une étape essentielle et obligatoire dans le (long) processus d'homologation de Santé Canada, de la Food and Drug Administration américaine et de la Communauté européenne. Et en juin 2006, ART soumettait à Santé Canada une demande d'homologation de Softscan pour l'autoriser à distribuer le produit au Canada. Mais il y a loin de l'invention issue de la recherche à la fabrication d'un produit commercialisable, et un certain nombre d'entreprises, faute de capitaux, n'arrivent jamais à ce stade. « Le développement d'un produit coûte facilement entre 5 et 50 millions de dollars, sinon davantage », souligne M. Brouillette. Les sociétés de capital de risque constituent une importante source de financement susceptible d'être relayée – comme c'est le cas pour une vingtaine d'entreprises québécoises, « le Québec inc. du secteur », dit M. Brouillette – par l'émission d'actions publiques.

      « Le transfert de technologie est vraiment un problème majeur », affirme pour sa part Carole Jabet, directrice scientifique de Génome Québec qui finance actuellement 29 projets de recherche en génomique et en proténomique représentant des investissements de 300 millions de dollars au total. La recherche universitaire est une chose, le développement d'un produit qui y est associé en est une autre. À cette fin existe une société comme Univalor qui a pour objectif d'être « un pont entre les établissements de recherche et le milieu industriel », explique son président Marc Leroux. « Il faut des gens d'affaires pour commercialiser ces produits-là. Nous aidons à la commercialisation des inventions et contribuons parfois au démarrage d'entreprises », poursuit-il. Univalor aura été engagée, à un titre ou à un autre, dans des entreprises comme Biosyntech (biomatériaux injectables pour réparation tissulaire), Solution YD3 (évaluation des mouvements du genou), Cardianove (pompe miniature implantable pour le traitement de l'insuffisance cardiaque) et Victhom.

      Il reste que, malgré le soutien au démarrage et en cours de route, et malgré une aide gouvernementale (fédérale et provinciale) à la commercialisation, la recherche de capitaux constitue la principale préoccupation des entreprises et le principal obstacle au succès. C'est ce que révélait un sondage pancanadien réalisé en 2003 par Egon Zehnder International, chef de file mondial en recrutement de cadres. C'est sans doute la raison pour laquelle l'ancien premier ministre Lucien Bouchard, l'un des expérimentateurs du Power Knee, a fait il y a quelque temps une sortie publique visant moins à promouvoir un produit qu'à attirer l'attention sur un secteur méconnu.

Du génie à revendre…

Victhom a un autre secteur d'excellence : la neuromodulation. Celle-ci « consiste à moduler l'information du système nerveux périphérique, de façon à agir sur les troubles associés à cette région », explique M. Bédard. Jusqu'à présent, la firme a conçu un implant neuroélectronique qui peut en quelque sorte « faire fonctionner à nouveau le système urinaire » et qui est destiné principalement aux personnes paraplégiques. Mais son savoir-faire lui permettrait de créer des appareils susceptibles de régler bon nombre d'autres troubles ou d'en réduire les inconvénients. Quant à ART, son outil diagnostique peut s'appliquer à plusieurs types de cancer et elle détient du reste plus de quarante brevets, notamment dans le domaine de l'imagerie de la prostate et du cerveau. Voilà des produits prometteurs pour lesquels il y a un vaste marché, mais qui n'atteignent pas le stade de la distribution pour des raisons financières.

      Pour Mme Bouchard, c'est simple : le secteur ne bénéficie pas d'un soutien étatique conséquent. « L'État a poussé Hydro-Québec à embaucher des ingénieurs d'ici pour les travaux de la baie James : ainsi sont nées les Lavalin et autres SNC. De même, Québec avait la volonté politique de développer une industrie des biotechs, mais on ne sent pas la même volonté pour les technologies médicales. L'État devrait inciter ses hôpitaux à acheter des produits et appareils conçus ici », soutient la présidente d'ART. C'est aussi l'un des chevaux de bataille de l'AITS qui milite en faveur d'une politique d'acquisition privilégiant, à l'échelle provinciale, l'achat de produits conçus au Québec.

      Les entreprises québécoises, c'est un fait, peinent à pénétrer leur propre marché. « Près de 90 % du matériel médical utilisé par nos hôpitaux est importé », confirme M. Brouillette. « Les hôpitaux ont toujours traité avec des géants internationaux et ils semblent moins enclins à faire confiance à nos entreprises qui sont essentiellement des PME », estime pour sa part Nicole Bureau-Tobin de l'AITS. Mais les PME sont aussi plus vulnérables, et il suffit de s'être heurté une fois à la faillite d'un fournisseur pour être durablement échaudé.

      « Notre système de santé est plutôt réfractaire aux nouvelles technologies, contrairement aux États-Unis, par exemple, où les hôpitaux sont très proches des milieux de la recherche et de l'innovation », estime pour sa part Jean-Pierre Desmarais, vice-président et chef de la direction scientifique de CryoCath Technologies. Cette entreprise montréalaise de 270 employés, lancée avec du capital de risque, a notamment conçu l'Arctic Frost, un cathéter de pointe utilisant l'électrophysiologie (l'étude des phénomènes électriques chez les êtres vivants) pour le traitement, par le froid, de divers dérèglements cardiaques. « Il s'agit d'un traitement effractif minimal – presque de la médecine douce! – qui ne demande rien de plus qu'une chirurgie d'un jour », souligne M. Desmarais.

      CryoCath fait des affaires dans une quarantaine de pays et compte parmi ses clients 250 hôpitaux américains ainsi qu'une centaine d'hôpitaux européens. Mais le Canada ne représente que 1 % de son marché. « À l'heure actuelle, dans tout le pays, seulement une centaine de médecins, répartis dans 25 hôpitaux, sont formés dans cette surspécialité qu'est l'électrophysiologie », dit M. Desmarais. Cette situation, selon lui, est le premier frein à l'expansion locale de CryoCath. Pourtant, l'entreprise consacre des sommes importantes à la formation du personnel des hôpitaux, dont se charge une équipe constituée d'universitaires formés en électrophysiologie. Pour sa part Victhom, afin de pouvoir introduire la bionique dans les établissements, fournit aux prothésistes et orthésistes des formations sur mesure élaborées en collaboration avec le Collège Mérici. …et à vendre

      On ne saurait nier, non plus, que l'implantation de nouvelles technologies implique des investissements financiers auxquels les établissements ne sont pas toujours disposés, surtout dans un contexte de contraintes budgétaires récurrentes, donc de budgets d'acquisition restreints, comme il en est depuis quelques années. « D'ailleurs, les hôpitaux misent énormément sur leurs fondations pour acquérir des équipements de pointe », constate M. Brouillette. Les appareils de tomographie axiale, dont le coût excède le demi-million de dollars, en sont un bon exemple. Le prix du SoftScan d'ART est également de cet ordre-là : 600 000 $. « C'est beaucoup moins cher que d'autres appareils similaires », assure Mme Bouchard. Elle reconnaît toutefois que le SoftScan risque de mettre du temps à faire sa place dans le réseau public de la santé, mais « nous avons évidemment une porte ouverte dans les hôpitaux où nous avons procédé aux essais cliniques au Canada », ajoute-t-elle.

      Mercedes des prothèses, le Power Knee se détaille pour sa part – du moins à l'heure actuelle – autour de 45 000 $, une somme hors de proportion par rapport aux barèmes fixés par le système public, à savoir la Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ), pour ce qui concerne l'accès aux médecins, aux services de santé et à des aides techniques visant à pallier un handicap fonctionnel.

      En matière de technologies médicales, le bras évaluateur de l'État québécois est l'Agence d'évaluation des technologies et des modes d'intervention en santé (AETMIS). « Notre objectif est de rendre accessibles le plus rapidement possible les innovations performantes », dit Reiner Banken, directeur général adjoint au développement et aux partenariats. « Nous nous référons à des critères précis : les données scientifiques probantes, les répercussions sur la qualité et l'espérance de vie, le nombre de personnes auxquelles la technologie profitera. Au bout du compte, la question est : jusqu'à quel niveau de performance un équipement doit-il être couvert par des fonds publics? »

      « Le coût n'est cependant pas le facteur qui influence le plus fréquemment la décision de recommander un équipement », ajoute M. Banken. Peut-être. Mais avant de faire monter tout le monde en Mercedes, on se demande quand même si l'autobus continue de convenir à la plus grande partie de la population! Cela fait dire à M. Bédard que « les produits sophistiqués ne sont pas les produits vedettes à la RAMQ ». Il ajoute toutefois que « ce n'est pas vraiment un frein pour Victhom, car son marché est mondial. Et en ce qui concerne les prothèses et orthèses, le marché est même en croissance exponentielle, à cause de l'augmentation des cas de diabète et de cancer. »

Un secteur en explosion

Eh oui! Les études récentes, au Québec comme dans d'autres pays industrialisés, révèlent des taux d'obésité, de cancer et de maladies chroniques en forte hausse chez les baby-boomers, pourtant voués au culte de la jeunesse éternelle. Et c'est sans compter leurs aînés! Ainsi pour le cathéter de type Arctic Front, destiné au traitement des arythmies courantes, M. Desmarais évalue le marché potentiel à 300 millions de dollars. « On développe également un type de cathéter pour la fibrillation auriculaire, un désordre cardiaque dû au vieillissement. À l'échelle mondiale, l'incidence annuelle de ce seul trouble est de 400 000 à 600 000 cas, de sorte que le marché représente des milliards de dollars! »

      Selon Mme Jabet, « la recherche est plutôt bien soutenue, mais le réseau n'investit pas suffisamment dans les nouvelles technologies ». N'empêche que le secteur est en plein essor et, par le fait même, il ouvre la porte à une nuée de spécialistes : ingénieurs en tout genre (notamment en biomécanique, mécanique, électronique, thermodynamique et robotique), mais aussi physiciens, biologistes, physiothérapeutes, chimistes, biochimistes, etc. « Nos employés sont très scolarisés, ils sont pour la plupart détenteurs d'une maîtrise et d'un doctorat. Or, il n'est pas toujours simple de trouver sur place ce genre de main-d'œuvre. En cette matière aussi, il faut “penser mondialement” », dit Mme Bouchard. « Nos emplois sont des emplois de très haut niveau et, pour les occuper, on fait régulièrement affaire avec des firmes spécialisées de chasseurs de têtes. Dans le domaine des technologies innovatrices, on s'arrache la main-d'œuvre compétente et celle-ci coûte très cher », affirme quant à lui M. Desmarais.

      L'implantation de ces technologies innovatrices « exige de revoir les pratiques, la programmation des soins, l'organisation du travail,… bref, elle implique des changements en profondeur », souligne Mme Bureau-Tobin. Il y a donc là une autre résistance à vaincre. En contrepartie, M. Leroux constate que de plus en plus d'inventions sont issues des centres de recherche des hôpitaux. La culture « technologique » semble donc sur la bonne voie! « Mais l'argument en faveur de la recherche et de ses produits de pointe ne doit pas être uniquement l'économie dans les soins de santé. L'objectif doit rester l'amélioration de l'état de santé de l'ensemble de la population », conclut Mme Jabet.


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